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Dimanche 28 juin 2009

Lorsque Margot rouvrit les yeux, elle était de nouveau devant le mur de la grotte, Vincent à ses côtés. Elle avait dû avoir une sorte d’étourdissement. Mais, une chose était étrange, elle voyait Vincent très nettement et, logiquement, ils auraient dû être plongés dans la pénombre de la grotte. Elle leva son visage vers le sien et lut la même stupeur dans son regard. Ils se retournèrent lentement vers l’entrée de la grotte et restèrent figés d’étonnement. Leurs sacs de randonnée et de couchage avaient disparu, il faisait grand jour, le lac et la forêt en bas de la falaise avaient disparu, ainsi que les vaches. La grotte ne se trouvait même plus au beau milieu d’une falaise mais à raz du sol. Ils avancèrent prudemment dehors et se retrouvèrent au beau milieu d’un paysage minéral, dans une immense zone montagneuse qui s’étendait à perte de vue. Ils devaient être à relativement haute altitude, vu le nombre de névés sur les pics autour d’eux. La grotte se trouvait apparemment sur l’un des plus hauts sommets et donnait à voir sur tous les cols et les pics alentour.

« Je dois rêver, ça recommence, mais cette fois, je vous ai emmené avec moi.

- Je ne sais pas, Margot, je ne comprends pas ce qui nous arrive. J’espère que vous avez raison et que je vais me réveiller rapidement. »

Le ciel au dessus d’eux était d’un bleu limpide et le soleil qui semblait être levé depuis quelques heures n’avait pas encore trouvé la force de réchauffer l’atmosphère. Il avait apparemment beaucoup plu, et la montagne toute entière ruisselait et scintillait dans la lumière matinale. Margot resserra son pull en laine polaire autour d’elle, regrettant d’avoir posé sa veste en goretex sur son sac de randonnée pour la faire sécher. Elle tourna un visage anxieux vers Vincent.

« Que s’est-il passé ? Où sommes-nous ? demanda t’elle, la gorge serrée par l’angoisse.

- Je n’en sais rien, j’ai posé les pierres, j’ai été aveuglé par une lumière éblouissante et puis voilà. Les pierres, vous avez votre pierre ?

- Non, je l’ai entendue tomber dans la grotte.

- Allons les chercher, mes miennes aussi m’ont échappé. »

Ils cherchèrent les pierres scintillantes partout sur le sol de la grotte, mais ne les trouvèrent nulle part.

« J’ai un mauvais pressentiment, Margot. Et puis, je commence à avoir faim, et ça, c’est plutôt rare dans un rêve…

- Attendez, qu’est ce qu’on a fait qui nous a fait arriver ici ?

- On a trouvé les bons trous dans lesquels mettre les petites pierres.

- On devrait pouvoir faire la même chose pour repartir ? demanda t’elle, pleine d’espoir.

- Pas sans les pierres… soupira t’il, un petit quelque chose de fataliste dans la voix.

- Cherchons mieux, elles sont forcément quelque part, répliqua Margot qui se précipita au fond de la grotte et se mit à chercher partout les petite pierres brillantes qui leur avaient ouvert le passage. »

Mais, ils eurent beau retourner la grotte dans tous les sens, elle était d’une propreté vraiment suspecte pour une caverne de montagne. Aucun caillou ne recouvrait le sol, comme si elle avait été balayée récemment. De plus, comme il faisait jour, les pierres dans le mur ne scintillaient pas, et une multitude de petits trous étaient vides. Quand bien même ils auraient trouvé les pierres, ils auraient été bien incapables de savoir dans quels orifices les placer.

Margot sentit ses intestins se nouer sous l’effet de la peur. Quelque chose dans cet endroit lui semblait familier, mais elle n’arrivait pas à se souvenir où elle avait déjà vu des montagnes similaires.

« Qu’est ce qu’on fait ? finit-elle par demander, la mort dans l’âme.

- Autant aller découvrir où nous sommes, vu qu’on n’a rien de mieux à faire… »

Un sentier partait de l’entrée de la grotte et montait vers un col. La présence de cairns à chaque croisement laissant des doutes quant à la direction à prendre prouvait que ce sentier de randonnée était régulièrement emprunté. Après dix minutes de marche, ils trouvèrent même un crottin de cheval, datant de plusieurs jours et partiellement lessivé mais qui les rassura sur la probabilité de trouver de l’aide à proximité pour rentrer chez eux. Vincent se retournait régulièrement pour fixer dans sa mémoire le chemin qu’ils empruntaient, afin de pouvoir repartir dans la grotte sans se perdre. Margot, pour sa part était raide de stupeur et de craintes. Elle avançait un pied après l’autre, mais tout son corps et son esprit lui intimaient de faire demi-tour et de se précipiter dans la grotte pour attendre que ce cauchemar cesse. Le sentier était très humide, plutôt glissant, et Margot était tellement troublée qu’elle faillit tomber à plusieurs reprises.

« Dites, pour quelqu’un qui dit aimer la montagne, vous n’avez pas le pied très sûr… la railla Vincent, alors qu’elle glissait une nouvelle fois.

- Voyez-vous, je n’ai pas trop l’habitude de me réfugier dans une grotte au milieu de la forêt et de me retrouver par enchantement au milieu de nulle part. Pour ce qui est de mon équilibre, merci de vous en soucier, je pense qu’il ira mieux quand je saurai où nous sommes.

- Faut pas vous emmerder, vous, s’exclama t’il en riant. Au fait, j’ai oublié de vous dire hier, je suis désolé de vous avoir giflée l’autre matin, j’étais fou de rage. Si vous aviez été un type, je crois que je vous aurais cassé la gueule. Et je suis désolé pour hier soir aussi, je ne sais pas si je vous aurais vraiment balancée de la grotte, mais j’en avais sacrément envie.

- Je comprends, mais ne vous avisez pas de recommencer un jour. J’ai bien cru mourir de peur, faute de finir écrabouillée au bas de la falaise.

- Vous croyez que je suis un homme violent ? demanda t’il, apparemment piqué au vif.

- Je ne sais pas, je ne vous connais pas. Vous m’avez fichu une sacrée trouille, je dois le reconnaître. Les gens à Saint Bertrand disent que vous êtes un peu bourru, mais plutôt gentil. Je suppose qu’ils ont raison et que je n’ai pas eu de chance de faire irruption dans votre vie à un moment pareil.

- Chut, vous entendez ? la coupa t’il en s’arrêtant sur le sentier. »

Pas très loin, des cloches tintinnabulaient, annonçant neuf heures. Le sentier devait mener à un village. Cette pensée les réconforta et leur donna de l’énergie pour finir l’ascension du col sur lequel ils se trouvaient. Mais arrivés en haut du sentier, ils virent que ce n’était pas un village qui se trouvait à proximité, mais une sorte de place fortifiée, une immense cathédrale en son centre.

« Oh, non, ce n’est pas possible, murmura Margot en s’arrêtant net à la vue du bâtiment.

- Vous voyez, on a trouvé un refuge, s’exclama Vincent qui n’avait pas entendu sa remarque et n’avait pas remarqué non plus qu’elle n’avançait plus. »

Elle connaissait cet endroit, bien qu’elle ne l’eut jamais visité. Et cette prise de conscience lui donnait l’impression qu’elle venait de sombrer dans la démence. Elle essaya de se rassurer en se disant qu’elle rêvait, qu’il n’y avait pas d’autres explications, mais quelque chose en elle lui murmurait que c’était bien un cauchemar, mais pas de ceux dont on se réveille un jour…

« Nous sommes en danger, Vincent, souffla t’elle en le tirant en arrière.

- Mais, qu’est-ce que…

- Je connais cet endroit, Vincent, je l’ai vu dans un rêve. C’est un monastère.

- Un monastère ? Et bien, nous aurons au moins droit à l’hospitalité et à un petit encas. Attendez, vous avez dit un rêve… Vous avez vu cet endroit dans un rêve, s’étonna t’il en réalisant soudain l’énormité de ce qu’elle venait de lui dire.

- C’est étrange, je sais, mais depuis plusieurs jours, je rêve d’un endroit étrange que je croyais appartenir au passé. Et ce monastère était dedans.

- Et il y avait une boulangerie dans votre rêve ? Parce que j’ai sacrément faim, et je ne serais pas contre un bon bout de pain avec un grand café. »

Et à ces mots, il commença à dévaler la pente à petits sauts de cabri. Margot resta un instant interdite avant de se précipiter derrière lui pour l’agripper fermement, les faisant tomber tous les deux dans la pente.

« Non, mais ça va pas la tête. Vous voulez nous tuer ? hurla t’il furieux.

- C’est vous qui allez nous faire tuer si vous allez là bas, se révolta Margot que la vue du monastère avait effrayée au delà de toute mesure. J’ai vu des hommes se faire massacrer devant ce monastère. Je ne sais pas pourquoi ni comment je les ai vus, mais il y a des sortes de Templiers dans ce monastère, et ils tranchent la tête des gens qui viennent parlementer avec eux.

- Des Templiers, rien que ça. Je crois que vous avez attrapé froid sous la pluie hier, vous délirez, se moqua gentiment Vincent en se relevant pour reprendre sa descente.

- Non, je vous assure que je les ai vus. Vous voulez bien écouter mon histoire avant de vous précipiter là bas ? questionna Margot en le retenant fermement par le bras.

-Je crois que je n’ai pas le choix si je ne veux pas que vous me fassiez tomber de nouveau, ironisa t’il.

- Pas ici, on pourrait nous voir. Revenez derrière le sommet du col. »

C’est ainsi que Margot raconta ses étranges rêves concernant la prêtresse à Vincent. Elle avait bien reconnu la forme carrée du monastère devant lequel tous les partenaires de Ceola avaient été massacrés. Quant à savoir comment ils avaient bien pu se retrouver téléportés dans ce lieu qu’elle pensait être issu du passé, elle n’en avait pas la moindre idée. Vincent la regardait au début de son récit avec une sorte d’amusement condescendant, comme il aurait regardé un enfant lui racontant un énorme conte à dormir debout. Mais devant l’expression horrifiée de la jeune femme et les détails particulièrement précis dont elle lui faisait part, il finit par prendre son histoire un peu plus au sérieux. D’autant qu’il n’arrivait pas à s’expliquer comment il avait pu en l’espace d’un instant passer d’une grotte au beau milieu des Pyrénées dans un endroit qu’il ne connaissait pas.

« Ils parlaient tous d’une porte qui donnait sur l’étranger. Je croyais que c’était des fortifications qui permettaient de se rendre dans une autre région. Et si c’était une porte entre notre univers et le leur, et qu’on avait trouvé le moyen de la traverser par hasard, lui demanda t’elle, sans trop oser croire à ce qu’elle était en train de dire.

- Et bien ça ne nous avancerait pas à grand chose, puisqu’on ne peut pas repartir en sens inverse. Je n’y comprends vraiment rien, et j’aimerais bien trouver quelqu’un pour m’expliquer comment rentrer chez moi, se lamenta t’il. Vous dites que ces chevaliers sont des Templiers et que vous les avez vus décapiter des prêtres ?

- C’est exactement ça, acquiesça t’elle. Il vaut mieux éviter de se faire remarquer par eux. Et je crois qu’il faudrait chercher cette Grande Prêtresse. Je suis sûre qu’elle pourrait nous aider. »

Ils rampèrent jusqu’à un endroit éloigné du sentier d’où ils pourraient surveiller le monastère sans être vus. Ils entendaient des voix à l’intérieur, le bruit d’un marteau sur une forge et des hennissements de chevaux. A un moment, un groupe de sept chevaliers sortit à cheval du monastère et emprunta le sentier sur lequel ils venaient juste de marcher afin de se rendre dans la grotte. Ils étaient effectivement vêtus comme dans le rêve de Margot, et étaient armés jusqu’aux dents.

« Je n’arrive pas à croire qu’ils soient réels, chuchota t’elle, médusée. J’ai d’abord cru que c’était un message de mon inconscient en réaction à ma déconvenue de l’autre soir avec mon article. Ensuite, j’ai pensé que c’était une sorte de lien avec le passé pour m’aider à élucider le mystère de la mort de votre sœur. Là, j’avoue que c’est la plongée dans la quatrième dimension… Des Templiers… Ils ont disparu en même temps que les Cathares, c’est incroyable d’en trouver sept cents ans plus tard encore vêtus à la mode du Moyen Âge.

- Et votre prêtresse, vous savez où on peut la trouver ? lui demanda t’il doucement, apparemment convaincu par la vue de leurs épées du danger que ces individus pouvaient représenter pour eux.

- Attendez que je me souvienne, lors de mon dernier rêve, elle était en route pour rejoindre le Temple du Feu. Mais je ne sais pas où il se trouve. Et apparemment, les autres Temples sont opposés aux convictions de la prêtresse. Que pouvons-nous faire ?

- Trouvons-nous un endroit pour nous cacher pendant la journée, nous partirons à la nuit. On ne peut pas se promener en plein jour habillés comme nous le sommes. On éveillerait beaucoup trop l’attention. Et ces Templiers patrouillent un peu trop à mon goût.

- Je crois que je peux retrouver la grotte où la prêtresse s’est cachée avant le massacre. C’est de l’autre côté du monastère, mais en contournant suffisamment, on ne devrait pas être vus. Et je me souviens de la direction qu’elle a prise ensuite. Mais, ils étaient à cheval, et nous sommes à pied. Ça risque de prendre un peu plus de temps.

- Du temps, c’est bien tout ce que nous avons. Autant en profiter, conclut Vincent. Vous vouliez faire une ballade en montagne ? Vous êtes servie. »


Par Maman Lion - Publié dans : La Porte des Montagnes
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Dimanche 21 juin 2009

Le soleil se levait à peine lorsque Margot s’engagea sur le sentier de randonnée. Elle avait questionné les habitués du bar la veille sur les promenades sympathiques à faire aux alentours, et après beaucoup d’hésitations son choix s’était porté sur une ballade de trois heures qui démarrait des hauts de Saint Bertrand de Comminges, dans un deuxième mini-village, un vieux hameau que des artistes avaient réhabilité pour y vivre et qui menait à une sorte de puits sans fonds. Margot y avait donc mené sa voiture, et s’était élancée sur les traces de la faille apparemment célèbre. Vu le nombre de petits panneaux qui indiquaient cette curiosité touristique, elle ne risquait pas de se perdre dans la montagne. Mais, par prudence, étant donné qu’elle se déplaçait seule, elle avait emporté son téléphone portable – correctement chargé cette fois-ci – une boussole, une carte IGN de la région, une couverture de survie et des vivres pour la journée.

L’ascension dans la forêt n’était pas très difficile. Le sentier était très bien balisé, et sous les arbres chargés de l’eau de ces trois jours de pluie, elle ne souffrait pas du tout de la chaleur qui pourtant s’accentuait très nettement au fur et à mesure qu’elle progressait le long du chemin. Par contre, tout son corps se révoltait contre cet exercice physique qu’elle lui imposait. Depuis des mois, elle n’avait finalement pas beaucoup bougé de son bureau ni de sa voiture, et ses jambes le lui faisaient payer chèrement. De même, son sac, bien qu’il ne soit pas bien lourd, commençait à peser sur ses épaules. Elle n’était pas partie depuis une heure qu’elle regrettait déjà d’être seule pour cette promenade. Au moins, quand elle marchait avec des amis, même si cela l’essoufflait, elle pouvait discuter et oublier à quel point les premières heures sont toujours difficiles. Mais elle savait aussi que ce n’était qu’un mauvais moment à passer et qu’il ne durerait pas très longtemps. Elle fit une première halte près d’un petit ruisseau chantant, et s’installa confortablement pour profiter du silence qui régnait dans la forêt. Or, ce n’était pas vraiment un silence : tout le bois frissonnait sous la caresse du vent, de petits animaux glapissaient dans les fourrés, les arbres craquaient sous la morsure du soleil. La vie dans les bois était faite de millions de tout petits bruits qui berçaient celui ou celle qui s’arrêtait pour les écouter.

Reposée et rafraîchie, elle reprit son ascension plus lentement, en essayant de se faire la plus discrète possible pour ne pas troubler la quiétude des bois. Ainsi, elle put s’approcher sans le savoir d’un cerf qui ne l’avait pas sentie venir. Ils se regardèrent, figés, aussi médusés l’un que l’autre de cette rencontre imprévue. Le temps semblait comme suspendu. Le cerf haletait, le corps entiers tendu, des frissons parcourant son échine luisante, fixant la jeune femme de ses grands yeux bruns terrorisés. Margot, de son côté, n’osait même plus respirer, de peur de l’effrayer. Il lui semblait qu’elle n’avait jamais rien vu de plus beau que ce puissant animal sauvage. Un écureuil fit tomber une pigne d’un sapin à côté d’eux. En entendant ce craquement, le cerf sortit de son hébétude et s’enfuit au loin, ses lourds sabots martelant le sol.

Cette rencontre donna des ailes à Margot qui termina son ascension le cœur léger, l’esprit empli de la beauté du cerf. Mais elle fut déçue de ce qu’elle trouva en haut. Il y avait un trou, certes, apparemment très profond (elle y jeta un cailloux qu’elle n’entendit même pas atteindre le fond), mais il n’y avait aucun moyen d’y descendre sans équipement de spéléologie. De plus, le soleil était déjà bien haut dans le ciel et elle commençait à ressentir les effets de la faim. Mais manger à côté d’un trou non visitable ne la tentait guère. Elle chercha sur sa carte un autre site sympathique à visiter qui ne serait pas trop loin. Apparemment, en continuant le sentier, elle devait arriver à un petit lac entouré de cascades. Encore une petite heure de marche, et elle pourrait manger.

La fin de sa montée se fit sans surprises ni rencontres. Elle rêvassait... Elle pensait à cette belle montagne dans laquelle elle se sentait si bien, à son travail qui finalement ne lui convenait pas autant qu’elle l’aurait souhaité, à Bordeaux où étaient ses amis et sa famille. Elle se demandait quelle était sa place dans la vie, pourquoi elle était là, et vers quelle route elle se dirigeait. Finalement, la rubrique des chiens écrasés avait un avantage : son manque de succès. Dès lors, on pouvait y retracer la réalité des événements. Le traitement que son rédacteur en chef avait fait de son premier article sur la mort de Lysa l’avait profondément blessée. Non seulement parce que son travail n’avait pas été jugé valable, mais également parce que le fait de la mettre dans une situation tendue avec les habitants n’avait gêné personne à la rédaction. Elle pouvait se faire à l’idée de ne pas être respectée en tant que journaliste, étant sans expérience dans le métier, mais elle ne supportait pas de ne pas être respectée en tant que personne. Si encore ils l’avaient prévenue de ce qu’ils feraient, elle aurait pu argumenter, mais son avis était vraisemblablement la dernière chose à prendre en compte pour ses supérieurs hiérarchiques.

Mais, si sa carrière n’était pas dans le journalisme, que pouvait-elle bien faire de sa vie ? Elle avait déjà eu du mal à choisir une carrière, si ce n’était pas la bonne, par où devait-elle aller pour tout recommencer ? Et qu’est-ce qui lui plaisait dans la vie suffisamment pour en faire son métier ? Une chose était sûre, elle ne s’était pas trompée sur le choix de la matière : les lettres étaient bien son domaine de prédilection. Elle prenait toujours autant de plaisir à lire et à écrire que dix ans plus tôt. Et puis, elle avait plutôt un joli style. Malheureusement, il n’y a pas beaucoup de débouchés après des études de lettres : l’enseignement, la presse, l’édition. Elle avait un peu peur des enfants, alors elle avait choisi la presse. Mais, ce n’était finalement peut-être pas le bon choix. Quant à se réorienter complètement, et se lancer comme psychothérapeute, elle se sentait encore beaucoup trop jeune et pas suffisamment avancée sur son propre développement personnel pour pouvoir venir en aide à quiconque. Finalement, elle n’avait peut-être pas fait le mauvais choix, mais il lui faudrait chercher ailleurs le média qui lui conviendrait mieux que la presse de proximité. A elle de se battre pour se faire un nom, quel qu’en soit le prix pour ensuite pouvoir travailler dans une revue plus profonde, plus sincère, moins axée sur le spectaculaire et plus sur l’analyse. A moins de chercher dès à présent une petite revue indépendante où il lui faudrait bosser comme une forcenée pour un salaire de misère. C’était peut-être la meilleure chose à faire.

C’est l’esprit un peu plus libre que Margot atteignit le sommet du sentier et le petit lac qui couronnait sa promenade. Quelques vaches s’y trouvaient, broutant l’herbe tendre au bord de l’eau. Leur propriétaire les avait apparemment amenées là de bonne heure et viendrait certainement les chercher dans la soirée. Le lac était vraiment charmant, alimenté par de petites cascades qui tombaient le long d’une falaise au dessus. Il y avait certainement des sources souterraines, parce qu’aucun torrent ne repartait du lac. Elle déjeuna d’un bon appétit sur un rocher au bord de l’eau, puis elle s’allongea au soleil, histoire de revenir à Bordeaux avec quelques couleurs. La mélodie des cloches des vaches se mêlait à la mélancolie des cascades dégringolant dans le lac et Margot se sentit partir, bercée par la nature autour d’elle, le corps détendu après l’effort, l’esprit apaisé d’avoir eu le temps de se poser un peu. Et pour la première fois depuis plusieurs jours, elle ne rêva pas, retenue à son corps par la perception des sons autour d’elle.

Ce furent les beuglements angoissés des vaches qui la tirèrent de son sommeil. Le soleil avait disparu derrière la falaise, et le tonnerre grondait sur la vallée. L’après-midi était déjà bien avancé et Margot fut surprise de s’être endormie aussi longtemps. Le berger n’avait pas eu le temps de voir venir l’orage, ses bêtes resteraient certainement seules sur la montagne pour l’affronter. Et Margot se retrouvait dans la même situation. Même en courant, elle n’aurait pas le temps de redescendre avant que les premiers éclairs n’atteignent la montagne. Et les petits points d’eau qu’elle avait croisés en montant se transformeraient en quelques minutes en torrents tumultueux. Elle consulta sa carte pour y trouver un refuge ou une cabane, mais aucun lieu habité ou de sûreté n’était indiqué. Sa seule issue semblait être une grotte plus haut sur la falaise d’où tombaient les cascades. Apparemment, un sentier permettait de l’atteindre en assez peu de temps, vu le dénivelé incroyable qui y était indiqué pour une distance vraiment ridicule. Prenant son courage à deux mains, elle enfila son sac à dos sur un vêtement de pluie et malgré les élancements douloureux de ses jambes, elle attaqua la montée au pas de course. Le sentier était effectivement très rude, plus proche de la varappe que de la randonnée, et elle se retrouva souvent à escalader de gros rochers pour suivre les indications semi effacées du GR. Elle entendait le tonnerre qui se rapprochait dans son dos, des éclairs venaient éclairer la paroi sur laquelle elle progressait, rapidement, certes, mais pas assez à son goût. Elle n’avait as encore atteint le sommet quand la pluie commença à tomber, rendant son ascension encore plus difficile et glissante. La peur au ventre, elle continuait à monter, se disant que chaque pas la rapprochait de son salut et c’est avec beaucoup de soulagement qu’elle finit par apercevoir la grotte un peu plus haut sur sa gauche. Malheureusement, il n’y avait aucun moyen pour elle de l’atteindre, à moins de tenter l’escalade de la paroi. Hélas, elle n’avait pas le matériel adéquat : ni poudre de magnésie, ni chausson d’escalade, et la pluie qui tombait rendait la pierre beaucoup trop glissante pour qu’elle atteigne la grotte sans se tordre le cou.

C’est à ce moment là où elle croyait que sa dernière heure allait sonner qu’elle aperçut une ombre se dessiner à l’entrée de la grotte et jeter une corde dans le vide. Elle entendit une voix au milieu du tonnerre lui intimer d’attraper la corde et de l’accrocher à sa taille. Ce qu’elle fit sans attendre avant de se sentir hissée par une force incroyable, alors qu’elle essayait de s’accrocher aux aspérités de la roche pour soulager les efforts de son sauveur. Quand elle atteignit de rebord de la falaise, elle saisit la main qui lui était tendue et rampa dans l’ombre de la caverne, trempée, effrayée mais soulagée d’être toujours en vie.

« Merci beaucoup, Monsieur, dit elle à la silhouette qui était repartie s’asseoir au fond de la grotte. Je crois que je vous dois la vie. Je n’ai pas vu venir l’orage et je me suis endormie en bas à côté du lac. Merci beaucoup, je crois que je ne m’en serais jamais sortie toute seule.

- C’est à cause de la pluie, lui répondit une voix grave dans l’ombre, vous n’avez pas vu que la piste sur laquelle vous étiez remontait sur la droite avant de redescendre vers la grotte. On ne le voit pas de là où vous étiez, mais il y a de véritables marches qui ont été sculptées dans la pierre et qui mènent à une autre entrée de la caverne. J’ai souvent bivouaqué ici, j’étais venu admirer le spectacle quand je vous ai vu figée sur le surplomb là bas.

- Une chance pour moi que vous aimiez l’orage, j’aurais très bien pu attendre ma dernière heure au beau milieu de la paroi.

- Oh, vous savez, la terreur décuple les forces. Encore un coup de tonnerre ou deux et vous seriez montée à la force du poignet. »

Elle répondit par un pauvre rire, qui ressemblait plutôt à un couinement et détacha le cordon de sa veste en gore tex pour libérer son visage et ses cheveux de la capuche. L’homme se rapprocha d’elle avec la vitesse d’un félin et alors que son visage furieux se dessinait à la lumière de l’entrée de la grotte, Margot reconnut le frère de Lysa. La surprise la laissa sans réaction alors qu’il l’attrapait par les sangles de son sac à dos et la soulevait du sol pour la jeter hors de la grotte.

« J’aurais mieux fait de vous laisser pourrir sur la paroi, gronda t’il. Nom de Dieu, mais qu’est ce que vous foutez à me suivre encore. Je crois bien que vous allez redescendre par la voie la plus rapide. Foutez le camp, et démerdez vous dans l’orage.

- Non, ne faites pas ça, supplia t’elle, effrayée. je ne vous ai pas suivi, je vous le jure. »

Elle allait mourir, elle en avait la certitude, à moins d’un mètre de la falaise, elle sentit la panique monter en elle et l’empêcher de réfléchir, de parler même.

« Ce n’est pas moi qui ai écrit l’article qui est paru dans Sud-Ouest, fut la seule chose qu’elle arriva à lui dire.

- Ah bon, ce n’est pas vous, c’était pourtant votre nom en bas de l’article… cracha t’il son visage furieux contre celui de Margot.

- C’est mon rédacteur en chef qui a fait ça, qui a réécrit mon article. Je vous supplie de me croire, implora t’elle terrorisée.

- Parce que, quitte à être traité d’assassin, je peux essayer de mériter l’accusation. Il me suffit de vous lâcher, là, maintenant.

- Je ne vous ai jamais accusé d’avoir tué votre sœur. Ils ont voulu faire dans le sensationnel à la rédaction. Ils ne m’ont même pas prévenue. Je voulais venir vous le dire mais vous étiez déjà parti. Et j’ai fait d’autres découvertes depuis… Laissez moi m’expliquer.

- Vous expliquer, répéta t’il en reculant un peu, la voix toujours chargée de colère. Expliquez-vous, alors. Mais, vous avez intérêt à être convaincante, sinon, je vous jure que je vous vire de la grotte. »

Margot lui raconta tout ce qu’elle avait découvert par le menu détail, les autres cadavres dans la crypte depuis des centaines d’années, le rituel des têtes coupées. Elle n’osa pas lui parler de ses rêves sur les Templiers mais lui présenta son hypothèse sur les sources d’inspiration certainement templières de ces étranges sacrifices. D’abord suspicieux, Vincent finit par l’écouter avec beaucoup d’attention, visiblement très intrigué par la tournure que prenait l’enquête. A la fin, ce fut lui qui posait les questions, stupéfait que sa sœur puisse avoir été la victime d’une communauté censée avoir disparu depuis sept cents ans.

« Les gendarmes sont persuadés que les coupables sont de la région, conclut elle. Ils sont en train d’interroger tout le village et les alentours sur les faits et gestes de chacun. Et ceux qui n’ont pas d’alibi vont se retrouver sur la sellette.

- J’avais bien besoin que votre rédacteur en chef ait envie de faire du chiffre sur mon dos. Je fais partie des bienheureux qui ne pourront pas prouver leur alibi. J’étais en montagne quand Lysa a été… tuée. A ces mots, sa voix se brisa, rappelant à Margot qu’il était avant tout un homme qui venait de perdre le dernier membre de sa famille. Elle se rapprocha de lui et lui serra le bras en signe de réconfort.

- Il faudra aller voir la police en rentrant, lui dit-elle doucement. Ils vous cherchent sûrement. Il y en a un qui avait l’air proche de votre sœur, il a l’air persuadé que c’est vous le coupable. Ne vous éternisez pas en montagne, ils finiraient par trouver ça suspect.

- C’est bien la police, ça, ironisa Vincent. De victime, vous vous retrouvez suspect en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Entre la presse et la police, me voilà dans de beaux draps. Et puis, il faut que j’organise les funérailles de Lysa. Je croyais ne plus jamais avoir à faire ça. Je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’elle est partie. C’est pour ça que je suis venu marcher, pour me mettre dans la tête que je ne la verrai plus jamais. Mais je n’y arrive pas. Elle est partout avec moi, j’entends son rire dans ma tête, je la vois sourire en m’aidant à l’auberge. Je voulais qu’elle vienne avec moi en montagne la semaine dernière. Ça faisait des années qu’on n’avait pas marché tous les deux. Elle a refusé. Elle avait décidé de préparer le concours d’entrée en école d’infirmière, et elle voulait réviser ses cours de biologie de terminale. Et puis, elle n’aimait pas beaucoup la randonnée. Elle préférait les sports en eau vive. J’ai senti qu’il fallait qu’elle m’accompagne cette fois-ci, je ne sais pas pourquoi. J’aurais dû insister, elle serait toujours en vie. »

A ces mots, il se leva et s’installa à l’entrée de la grotte. Margot respecta son silence, se leva elle aussi et se tint debout à ses côtés. La nature autour d’eux avait pris des airs d’apocalypse. L’orage devait se situer juste au dessus d’eux maintenant et les éclairs zébraient le ciel un peu partout dans la vallée et au dessus de leurs têtes. Le tonnerre ne grondait même plus, ils n’entendaient plus que des claquements secs autour d’eux quand la foudre tombait. Un arbre prit feu un peu plus bas, près du lac, provoquant la panique des vaches qui meuglaient de terreur, abandonnées près de l’incendie naissant. Margot se demandait si elles seraient toujours là au matin. La pluie se mit à redoubler de violence, ruisselant le long de la paroi désormais rendue impraticable par les trombes d’eau qui tombaient du ciel. Cela eut au moins pour effet de stopper net le début d’incendie que la foudre avait déclenchée.

Par contre, la situation dans la grotte devenait inconfortable. L’eau commençait à ruisseler à l’intérieur, obligeant Margot et Vincent à se réfugier un peu plus loin dans l’obscurité de la caverne. Ils n’avaient pas de bois pour faire du feu et regardèrent la nuit gagner sur les ténèbres orageux. Margot n’avait pas de sac de couchage, seulement une veste polaire et une couverture de survie, ce qui suffisait pour une randonnée de quelques heures mais serait un peu juste pour passer la nuit dans une caverne humide.

Ils n’étaient peut-être pas très bien installés, mais après les violentes émotions qui les avaient traversés en cette fin d’après-midi, ils appréciaient tous les deux la fraîcheur apaisante qu’avait apportée la pluie. Le ciel, à leur image, avait crevé l’abcès et l’eau qui ruisselait à l’extérieur de la grotte emportait avec elle toutes les horreurs qu’ils avaient pu échanger. De plus, le fait d’être dans le noir est parfois suffisamment angoissant pour pousser les gens à se rapprocher, à moins que ce ne soit un effet d’optique qui donne moins l’impression de pouvoir être jugé lorsque l’on n’est pas vu, toujours est-il que Margot et Vincent avaient baissé leurs gardes et essayaient de faire connaissance tout en partageant leurs réserves de nourriture.

« Qu’est ce qui vous a poussé à devenir journaliste ? demanda t’il la bouche à moitié pleine.

- Je ne sais pas, soupira t’elle, et je me demande aujourd’hui si j’ai fait le bon choix. Je voulais avoir une vie de réflexion, d’analyse. Me poser les bonnes questions et amener les autres à trouver leurs propres réponses. Malheureusement, la réalité est souvent bien loin de nos rêves de carrières. Je fais quelques piges sans saveur de temps en temps, je rédige de petits entrefilets sur des faits divers sans intérêts. Et mon premier véritable article a été pillé par ma rédaction. Heureusement que je leur ai servi un scoop le lendemain, sans quoi je me serais retrouvée placardée ad vitam dans je ne sais quelle rubrique sportive.

- Et vous habitez dans la région ?

- Plus ou moins, je viens de Bordeaux. J’ai toujours adoré les Pyrénées, mais je n’y suis jamais que de passage. Vous avez de la chance d’habiter ici.

- Il y a une semaine, j’aurais été d’accord avec vous, mais pour la première fois de ma vie, je regrette sincèrement de m’être raccroché à ces montagnes il y a quinze ans. Quand mes parents sont morts, j’ai cru que c’était le seul héritage qu’ils me laissaient, que quitter ces montagnes, c’était un peu les abandonner, eux.

- Pourquoi ?

- Ils étaient originaires de la région, et ils avaient voué leur vie à l’étude historique et archéologique des Pyrénées. Une façon de retrouver une trace de leurs ancêtres, certainement. Finalement, je me suis inscrit dans la même démarche. Et je les ai tous perdus. Ils ont beaucoup cherché, ils n’ont pas trouvé beaucoup de réponses et aujourd’hui, il ne me reste que des questions.

- Des questions sur quoi ?

- Sur le sentiment d’appartenance à une région, sur certains de mes ancêtres morts à Montségur, sur…

- Vous avez des ancêtres Cathares ?

- Il semble que oui, cela vous intéresse ? demanda t’il de nouveau sur la défensive.

- C’est à titre personnel, j’ai eu une véritable révélation en feuilletant des livres sur les Cathares, et je n’en suis qu’au début de mes recherches. C’est incroyable à quel point cette religion éteinte depuis tant d’années peut correspondre à mes inspirations, même certaines qui ne sont pas tout à fait conscientes.

- Alors, nous devons nous poser certaines questions identiques.

- Comme de savoir si ces convictions sont un legs historique venu d’un inconscient collectif régional ou si elles ont été léguées par voie génétique via nos ancêtres.

- C’est presque un jargon de psy, mais vous y êtes.

- C’est normal, je suis aussi un peu psy… Du moins de formation.

- Ah, et vous êtes journaliste… Vous m’expliquerez un jour comment vous faites pour concilier les deux.

- Peut-être, à condition de le savoir moi même. Pour le moment, je l’ignore. »

La nuit était totalement tombée maintenant et l’orage avait fini par s’éloigner. L’eau continuait à ruisseler le long de la paroi, mais ce n’étaient plus que les résidus d’eau infiltrée dans la pierre qui s’évacuaient peu à peu. L’une après l’autre, les étoiles dans le ciel se libérèrent de leur couverture de nuages et le ciel retrouva sa quiétude.

« J’adore les étoiles en montagne, soupira Margot, c’est le seul endroit où il y en a tant que l’on a l’impression qu’elles dégringolent du ciel.

- Vous avez raison, mais ce n’est pas le seul endroit, dans le désert aussi on a l’impression de se trouver sous une pluie d’étoiles.

- Vous êtes allé dans le désert ?

- Non, jamais, c’est un ami alpiniste qui m’a raconté cela. Mais, j’ai bien l’intention d’aller vérifier cela un jour… Vous vous y connaissez en astronomie, Margot ?

- Non, pas du tout. A part la Grande Ourse et Cassiopée, je ne reconnaîtrais pas une constellation d’une autre.

- Vous voulez que je vous montre ?

- Avec plaisir.

- Essayez de trouver un endroit sec à l’entrée de la grotte, allongez vous et regardez attentivement le ciel, je vais vous raconter l’histoire de notre carte céleste. »

Et Vincent, qui s’y connaissait bien en astronomie, montra à Margot toutes les planètes et constellations que l’on peut voir dans les Pyrénées à la fin du mois d’août. Comme tous les ans, à la même période, il restait quelques étoiles filantes traversant le ciel, moins qu’une dizaine de jours auparavant, mais suffisamment pour en repérer une de temps en temps. Margot l’écoutait attentivement et au bout d’un moment, après toutes les émotions de la journée, elle finit par s’endormir.

Lorsqu’elle se réveilla, la pleine lune s’était levée et inondait la grotte de lumière. Margot s’étira, courbaturée, et se rappela avec effroi qu’elle s’était endormie tout à côté d’une falaise. Elle se redressa vivement, et s’empêtra dans le sac de couchage avec lequel Vincent l’avait couverte. Murmurant un juron, elle se rapprocha de la paroi de la grotte, préférant s’éloigner de la falaise. Elle remarqua que la paroi scintillait à la lueur de la lune et s’approcha de la source de lumière. Des pierres reflétaient la lumière spectrale et dessinaient une étrange figure. Elle s’approcha encore plus, presque à les toucher, et remarqua que la paroi avait été creusée par endroit pour pouvoir loger ces pierres et que certaines cavités n’étaient pas remplies. Des randonneurs avaient certainement emporté avec eux certaines des pierres. N’y connaissant rien en géologie, elle se demanda quelles pouvaient bien être ces pierres capables de refléter la lumière de la lune avec autant de puissance. Elle en toucha une pour voir si elle pouvait la déloger, et au contact de sa main, la pierre se mit à irradier encore plus de lumière. Elle retira sa main, et la puissance baissa aussitôt.

Elle réveilla Vincent pour lui montrer sa découverte. Il fut médusé devant le phénomène étrange qu’ils constataient. Ils se mirent à toucher les pierres l’une après l’autre, ou plusieurs en même temps, pour voir s’il se passait quelque chose. A part la puissance éclairante qui augmentait, il n’y eut rien de particulier. Ils finirent par s’asseoir face à la paroi, très étonnés de ce qu’ils voyaient. Margot remarqua alors que trois pierres scintillantes gisaient au bas du mur. Elle les prit dans sa main, et toutes les autres se mirent à irradier de lumière, dessinant une figure des plus étranges. Il y avait bien d’autres minuscules pierres qu’on ne voyait pas à la lueur de la lune et qui brillaient maintenant.

« Nom de Dieu, c’est la constellation du Bélier, s’exclama Vincent.

- La quoi ?

- C’est une représentation de la constellation du Bélier. Je n’ai pas pu vous la montrer, ce n’est pas la saison, mais je mettrais ma main au feu que c’est bien ça.

- Le Bélier… C’est étrange, c’est la deuxième fois en deux jours que je trouve un mouton dans un endroit où il n’a rien à faire.

- Pardon ?

- Oui, j’ai trouvé une représentation de Saint Pierre à la cathédrale sur laquelle il était accompagné d’un mouton à la place d’un coq. Vous croyez qu’il y a un rapport ?

- Je ne sais pas, mais ce que je sais, c’est que les étoiles majeures de la constellation ne sont pas toutes là. Il en manque trois.

- Ces trois là, demanda Margot en lui tendant les pierres qu’elle avait ramassées par terre.

- On peut toujours essayer. »

Il prit deux pierres et guida la main de Margot afin qu’elle place sa pierre dans un trou particulier. La pierre ne tenait pas toute seule, il fallait la retenir de tomber. Il inséra à son tour ses deux pierres dans le mur. Une incroyable lumière se mit alors à inonder toute la grotte, les obligeant à fermer les yeux. Margot se sentit propulsée dans un puits sans fond alors qu’elle entendait les petites pierres tomber par terre au loin.


Par Maman Lion - Publié dans : La Porte des Montagnes
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Dimanche 14 juin 2009

Margot se réveilla en sursaut. Cette fois ci, il y avait vraiment un problème. En général, il est rare de faire le même plusieurs nuits d’affilée, mais rêver de la même histoire qui se poursuit plusieurs nuits d’affilée est véritablement impossible. Les modes de cryptage de l’inconscient permettaient à peine de pouvoir poursuivre un rêve au cours de la même nuit pour quelqu’un capable d’influencer fortement le cours de ses rêves. Ils ne pouvaient absolument pas laisser se réaliser une telle prouesse trois nuits d’affilée. Pour Margot, c’était comme si elle rêvait la vie d’une autre, une femme qui existait ailleurs, dans un lieu où l’on vénérait les quatre éléments et où des chevaliers en armure tranchaient des têtes et corrompaient des prêtres.

Elle se précipita sur son ordinateur pour vérifier quelque chose qui l’avait interpellée dans son rêve. Elle se rendit sur l’un des sites qu’elle avait visité la veille. Le doute n’était pas permis : la croix que les Chevaliers portaient dans son rêve était une croix pattée de gueules. Les Chevaliers de ses rêves étaient habillés comme des Templiers.

Margot se demanda quel était cet étrange pays avec lequel elle était en contact : apparemment, on y parlait français, il y avait des montagnes un peu partout, et les habitants se déplaçaient à cheval. Ce genre de pays n’existait pas, il fallait bien se rendre à l’évidence. Même les congrégations religieuses fondamentalistes étaient rattrapées par le progrès et ses attributs. Même les Amish aux Etats Unis étaient propriétaires de voitures, et les opérateurs téléphoniques se livraient une guerre commerciale sans merci pour mettre la main sur le marché des téléphones portables au fin fond de l’Afrique. Mais avec quoi était elle reliée, alors ? Elle avait beau avoir des convictions fermes sur la réincarnation, elle avait du mal à imaginer un univers parallèle où atterriraient les âmes et où les habitants parleraient français. Et quand bien même, si un tel univers existait, que venaient y faire des individus déguisés en Templiers ?

A moins que ses rêves ne soient une réminiscence d’événements qui auraient eu lieu en France au début du millénaire, une période où, dans les campagnes reculées auraient pu subsister des croyances animistes et un culte templier. Etant donné les terreurs qui avaient pu habiter les Français à l’approche de l’an mille et ses menaces d’apocalypse, une vallée dans les Alpes ou les Pyrénées auraient pu être le théâtre des événements dont elle rêvait nuit après nuit. Ce qui s’était passé à l’époque avait certainement un rapport avec la mort de Lysa et le culte étrange qui semblait l’entourer : pour preuve le fait que les Chevaliers de ses rêves semblaient prompts à décapiter leurs victimes et à garder les têtes en trophée.

Mais cette hypothèse n’était pas satisfaisante. Les français de l’An mille étaient pour la plupart des chrétiens craintifs et le pouvoir de la papauté était immense. S’il avait existé une hérésie comme ce culte aux quatre éléments à l’époque, les ecclésiastes l’auraient éradiquée et s’en seraient vantés, comme ils se vantèrent de l’extermination des Cathares. Le mythe aurait traversé les âges et Margot en aurait trouvé une trace quelque part dans ses recherches. Mais nulle part il n’avait été question de culte des éléments ni de temples sur des montagnes.

Par contre, une chose était possible. Un des auteurs de la veille, du genre plutôt imaginatif, avait émis l’hypothèse que les Templiers auraient quitté la France en bateau avant d’être pourchassés et auraient gagné les Amériques avant 1300. Ils auraient trouvé également le moyen de revenir incognito pour prévenir Christophe Colomb de l’itinéraire à suivre pour rejoindre le nouveau continent. Son hypothèse était basée sur le fait que les caravelles qui atteignirent le Nouveau Monde portaient la croix pattée de gueules sur leurs voiles. Si une telle hypothèse s’avérait exacte, le lieu des rêves de Margot pouvait très bien se situer dans le continent américain. Et il devenait possible d’imaginer un endroit peuplé de français, au milieu de montagnes dans une région à forte activité sismique. Et un tel endroit avait pu exister en Amérique sans que personne n’en ait jamais entendu parler.

D’ailleurs, si les Templiers avaient pu revenir il y a plus de six cents ans pour donner un itinéraire à Christophe Colomb, ils pouvaient fort bien revenir régulièrement et secrètement depuis lors pour se mêler aux flots de touristes qui envahissaient chaque jour Saint Bertrand de Comminges et y célébrer leur étrange sacrifice. C’est donc vers les touristes américains que devait s’orienter l’enquête de Margot, de vieilles familles dont les origines remonteraient à plus de sept cents ans… D’ailleurs, cela s’inscrivait parfaitement dans son hypothèse de la veille sur une vengeance séculaire menée par des Templiers pourchassés qui reviendraient régulièrement se venger de l’extermination des autres membres de leur ordre. Les pièces du puzzle commençaient à s’imbriquer : certains Templiers se seraient enfuis aux Etats Unis et Margot était témoin d’un moment passé de cette nouvelle existence, par elle ne savait quel moyen. Et ils revenaient régulièrement en France pour sacrifier les descendants de leurs bourreaux du Moyen Âge. A elle de découvrir pour quelle raison ils avaient choisi Lysa pour dernière cible en date.

Malheureusement, c’était le dimanche, et elle ne pourrait faire aucune recherche valable ce jour là. La bibliothèque était fermée, tout comme l’office de tourisme. Dans les petites villes de province, à part la boulangerie, il n'y a pas âme qui vive dans les rues le jour du Seigneur. Elle aurait pu aller marcher, mais les averses de la veille s’étaient poursuivies toute la nuit, et le ciel au lever du jour promettait autant de pluie que la veille. Faute de pouvoir planifier, elle décida d’improviser : elle irait à la cathédrale et de là, elle verrait bien ce qui se proposerait à elle. D’ailleurs, elle s’était promis l’avant-veille de visiter l’édifice de façon plus sereine qu’en se cachant dans un confessionnal. Les habitudes se prenant vite, elle commanda un petit déjeuner en face de l’édifice, le regard attiré malgré elle par la porte close de l’auberge. D’après la patronne du bar, le frère de Lysa n’était pas reparu depuis son éclat sur le parking. Par contre, le scoop de Margot, paru la veille au matin, sans retouches cette fois-ci était encore dans toutes les bouches. Soudain devenue la meilleure amie de tous les habitués du bar, elle se retrouva en train de raconter son aventure dans le confessionnal, dans le détail. En retour, les habitants lui racontèrent comment la veille avait été la journée des journaux télévisés. Toutes les équipes des chaînes nationales et internationales s’étaient relayées sur le parvis de la cathédrale, interrogeant les gendarmes, tentant de passer le cordon policier pour filmer l’intérieur de la crypte. Il y avait même eu un accident de voitures entre deux chaînes rivales. Et après tout ce remue-ménage, la vie avait repris son cours. Les corps avaient été enlevés, le cordon retiré, les forces de l’ordre étaient parties et les journalistes aussi. Finalement, Margot était la seule à rester sur place.

Apercevant le prêtre qui ouvrait la cathédrale, Margot quitta le bar et entra à sa suite. Elle n’était pas la seule, un vieil homme au visage austère entra en même temps qu’elle et monta à l’orgue et plusieurs vieilles femmes se dirigèrent vers l’intérieur du jubé de bois que le prêtre avait ouvert. Margot les suivit et le spectacle à l’intérieur était vraiment stupéfiant. Elle avait reconnu le style Renaissance, mais c’est en entrant dans le chœur qu’elle comprit pourquoi l’on qualifiait ce jubé d’œuvre d’art de la Renaissance. Face à elle, un incroyable autel tout en marbre se tenait devant un retable doré encore plus luxueux que celui de la cathédrale Pey-Berlan à Bordeaux. Et tout autour de Margot, des dizaines de stalles de bois rivalisaient d’ingéniosité : pas un espace du bois n’était laissé vierge, tout était sculpté avec une multiplicité de symboles, d'emblèmes religieux ou laïques. Deux rangées de sièges (certains bas, d’autres hauts) comportaient une multitude de sculptures autant fantaisistes que caricaturales : animaux plus ou moins fabuleux, êtres humains surprenants, motifs d'inspiration religieuse ou profane, biblique ou historique, populaire ou moralisatrice, mais un peu trop chargés au goût de Margot. Elle serait bien restée à les étudier, mais les paroissiens entraient les uns après les autres et la dévisageaient avec froideur alors qu’elle restait dans le passage, les empêchant de s’asseoir sur les étranges strapontins qui leurs servaient de sièges. Alors que la messe commençait, elle préféra sortir du chœur et profiter de l’ambiance mystique de la cathédrale depuis un recoin sombre.

Elle s’assit à même le sol, sous l’orgue, écoutant le musicien qui rythmait les moments forts de la messe par des envolées de notes qui vibraient à la fois dans tout l’édifice et dans la moindre parcelle de son corps. Elle ferma les yeux, savourant la beauté et l’intemporalité de ce qu’elle vivait, loin des conceptions religieuses et du meurtre qui venait d’avoir lieu, sensible seulement au son d’un instrument merveilleux mis au service de l’art. Puis le silence se fit, et alors que le prêtre célébrait l’eucharistie, Margot porta son regard vers les sculptures qui ornaient l’extérieur du jubé. Un prospectus qu’elle avait pris à l’entrée lui apprit qu’il s’agissait de plusieurs apôtres et de certains saints et martyrs. Elle s’amusa à essayer de les reconnaître, mais ses connaissances en catéchisme remontaient à si loin qu’elle ne put en identifier qu’un seul : Saint Pierre, le gardien des clés. Le prospectus racontait que cette sculpture était unique en son genre : Saint Pierre était généralement représenté tenant des clés – ce qui était le cas – mais l’animal qui l’accompagnait n’était pas celui qu’on pouvait retrouver dans les représentations classiques que l’on avait de lui. En général, Saint Pierre était en compagnie d’un coq, pour avoir renié le Christ par trois fois avant d’entendre l’animal annoncer le lever du soleil. Mais, bizarrement, à Saint Bertrand de Comminges, il était représenté avec un mouton. L’auteur de prospectus n’en connaissait pas la raison et se contentait de supposer que c’était en raison de la force du lien qui l’unissait au Christ, aussi appelé « agneau pascal ».

Comme la messe prenait fin, Margot se dirigea vers le cloître qui était de nouveau accessible. Un gendarme semblait s’y tenir pour empêcher des petits farceurs de venir fouiner dans les sarcophages, un petit groupe de curieux s’était regroupé là où avait certainement été retrouvé le corps de Lysa, mais sinon, le lieu était de nouveau calme et tranquille. Elle marcha doucement dans la galerie, frôlant de la main les piliers sculptés, puis elle s’installa au centre du carré herbeux que cette dernière entourait. Comme un fait exprès, la pluie avait cessé, et le soleil réapparut à ce moment là, réchauffant Margot et illuminant la pierre blanche du cloître. L’endroit était vraiment très beau, beaucoup plus sobre que l’intérieur de la cathédrale, propice au recueillement et à la méditation.

« Vous comprenez pourquoi j’aimais me recueillir ici le matin, Mademoiselle. »

Le prêtre se tenait derrière elle, les traits encore plus tirés, les cernes sous ses yeux d’autant plus sombres que son visage avait encore pâli. La première fois qu’elle l’avait vu, elle avait rencontré un homme sous le choc, là, deux jours plus tard, et après les découvertes macabres qui avaient eu lieu, c’était un homme brisé qui se tenait devant elle.

« Ce cloître a été construit au tout début du millénaire, en même temps que l’entrée et à peu près à la même période que la Basilique Saint Just de Valcabrère. C’est pour cela qu’il est plus modeste, plus sobre que tout l’intérieur Renaissance de la cathédrale. J’aimais bien y marcher le matin, j’y retrouvais un peu la quiétude de la Basilique, avec en plus le plaisir du soleil quand il fait beau. Mais, je crois que plus jamais je ne retrouverai la paix de l’esprit ici. Ces fous ont souillé cet endroit consacré, leurs rites barbares ont fait entrer le diable dans ce qui était la dernière maison de nos plus grands saints. Ce n’est plus un endroit où retrouver la paix de l’âme, il n’y a ici que douleur et injustice. »

Et sur ces mots, il se retourna, ayant transmis à Margot en quelques phrases toute sa détresse et son désespoir et la laissant seule au milieu de la crypte, en proie à la nausée et la tête lourde.


Par Maman Lion - Publié dans : La Porte des Montagnes
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Lundi 8 juin 2009

Ils étaient sept à tenter de mener discrètement leurs chevaux sur les routes de montagne escarpées. Ils étaient trempés, fourbus, et de plus en plus angoissés car chaque mètre parcouru les rapprochait inexorablement du danger. Osred cheminait en tête en compagnie de Ceola. Tous les prêtres avaient quitté le temple du Grand Conseil dès la fin du tremblement de terre. Chaque délégation s’était mise en route en direction de leurs temples respectifs et après une heure de chevauchée, le groupe de Ceola s’était scindé en deux : tous les novices et la plupart des prêtres avaient poursuivi leur route vers le temple du Feu tandis que Ceola et Osred prenaient la tête d’un petit groupe déterminé à aller à la rencontre des Chevaliers dans leur monastère au cœur des montagnes du nord. Trois maîtres les avaient suivis, ainsi que deux itinérants que connaissait bien Osred. En dehors de Ceola et d’un jeune maître de son âge, tous les autres avaient vécu la première « crise du passage » quinze ans plus tôt et étaient convaincus de la duplicité des Chevaliers. Ils avaient chevauché de nuit, espérant ne pas se faire remarquer, contournant les villages et se mettant à couvert dans les bois dès qu’ils entendaient des carrioles ou des chevaux à proximité. Ils avaient atteint les contreforts des montagnes à l’aube, avaient déjeuné en haut d’un col qui permettait de passer très au large du Temple de l’Air et arrivaient en vue du monastère alors que le soleil se cachait derrière les montagnes à l’ouest du pays.

Ceola eut une pensée pour son novice qui devait en ce moment même rendre hommage à l’astre déclinant depuis la grande tour de leur temple. L’histoire qui se jouait en se moment lui permettrait elle de découvrir le bonheur qui avait empli la vie de Ceola depuis qu’elle avait été ordonnée prêtresse ? Chaque jour depuis lors avait été rempli d’amour pour ses Dieux, de respect pour le courage et la vaillance des hommes, d’extase méditative et de sentiment de vie profonde alors qu’elle sentait les énergies et les forces vibrer en elle et tout autour d’elle. Son novice qui faisait ses premiers pas dans la découverte du monde et de ses forces aurait-il le temps et la possibilité de goûter à ces grands moments de bonheur ?

Elle l’avait découvert environ quatre ans plus tôt lors d’une visite à ses parents dans son village natal. Alors qu’elle se promenait à l’aube dans un champ de blé doré, elle avait aperçu un jeune garçon qui contemplait le lever du soleil. La lumière qui le nimbait n’était pas habituelle, et l’aura de puissance qui s’en dégageait était d’une rare force pour un enfant de cet âge. Ceola comprit alors qu’elle serait désormais un Maître, que son père le Dieu du Feu lui confiait cet enfant afin qu’elle le guide vers lui. Durant sa première année au temple, il avait appris à connaître et à aimer celui qui serait désormais son père. Sa deuxième année avait été consacrée à la connaissance de l’épouse de ce dernier : la Terre. Il avait ensuite découvert l’Air et enfin l’Eau. Depuis quatre ans, il rendait hommage au Dieu du Feu chaque matin à l’aube, chaque midi lorsqu’il atteignait le zénith et à chaque crépuscule. Depuis toutes ces années, il attendait d’être ordonné prêtre du Feu pour qu’enfin lui soit révélé le mystère de la méditation et qu’il puisse pour la première fois rencontrer celui à qui il avait voué son existence. Mais comme cette ordination devait avoir lieu pour la fête des vendanges, rien ne permettait à Ceola de dire si son jeune novice deviendrait prêtre ou serait emporté dans le chaos général.

Elle fut tirée de ses pensées par Osred qui proposait au groupe de bivouaquer à l’abri d’un surplomb rocheux. Tous les cavaliers, soulagés, descendirent de cheval et prirent soin de leurs montures qui avaient, elles aussi, souffert de la montée. Ils n’allumèrent pas de feu pour ne pas se faire repérer du monastère tout proche, et mangèrent en silence en regardant le soleil disparaître derrière les montagnes. Comme chaque soir au moment où le l’astre lumineux se dérobait à ses yeux, Ceola sentit la solitude l’envahir. Sans la présence de son Dieu pour la soutenir, elle se sentait terriblement seule, comme orpheline. En général, elle allumait une bougie et se réchauffait près du feu, mais ce soir, dans cette montagne glacée et sans la possibilité d’allumer la moindre flamme, elle sentit le courage l’abandonner. C’était le prix à payer pour tous les enfants du Feu : il leur fallait rester près d’une source de lumière pour conserver leur force et leur pouvoir. Loin des rayons du soleil, ils se sentaient vides, froids et faibles. Le malaise qui habitait Ceola était également ressenti par tous les membres de son Temple, et l’ambiance déjà morose de leur petite troupe en devenait presque sinistre. Elle sursauta lorsque Osred rompit le silence.

« Ceola, mon enfant, j’ai beaucoup réfléchi pendant que nous montions ici. Je crois qu’étant donné le danger de notre entreprise, deux d’entre nous devraient rester en retrait, au cas où les choses tourneraient mal. Si les Chevaliers s’en prennent à nous, il faudra que quelqu’un puisse témoigner de ce qui aura eu lieu ici. La plupart d’entre nous ont vécu la première crise du passage il y a quinze ans, seul Cuthred et vous même n’avez pas déjà affronté les Chevaliers.

- J’ai peur de mal vous comprendre, Osred, répondit-elle sur la défensive.

- Ce que j’essaie de vous dire, ma chère enfant, c’est que nous autres ne sommes plus très jeunes. Plus rien ne nous retient vraiment dans cette vie. Tous les novices que nous avons formés sont devenus des prêtres puissants et éclairés, vous en êtes l’exemple le plus lumineux. Le Temple peut vivre sans nous. Par contre, il ne peut se passer de sa Grande Prêtresse, et de l’un de ses Maîtres les plus talentueux à un moment aussi critique. Vous devez rester en arrière tous deux et vous enfuir au plus vite si les choses tournent mal pour nous.

- Et si nous refusons ? rétorqua t’elle, la bouche tordue par la colère.

- Ceola, soyez raisonnable, soupira Osred, vous me voyez m’enfuir à bride abattue après toutes ces heures de cheval que nous venons de faire ? J’ai le dos en compote, j’ai l’impression d’entendre mes os cliqueter à chaque pas que fait mon cheval. Je ne survivrai pas à un galop. Et je pense que mes vieux camarades sont d’accord avec moi. »

Les autres vieux prêtres émirent des grognements d’assentiment et l’un d’eux prit la parole.

« Ceola, Cuthred, commença t’il, vous me connaissez depuis que vous avez marché pour la première fois dans les murs de notre cher Temple. J’ai beaucoup profité de ma vie ici, j’ai survécu à une première menace d’apocalypse, j’ai vécu des moments merveilleux auprès de nos Dieux. J’ai même pu transmettre mon savoir à de nombreux novices. Je devrai de toute façon bientôt quitter cette vie. D’ailleurs, il est probable que personne ici ne survive à la prochaine fête des vendanges. Mais, si notre pays survit à cette menace ci, je n’aurai plus aucun rôle à jouer, alors que vous deux, vous devrez léguer votre savoir et guider nos prêtres sur la route de la sérénité. Vous vous êtes engagés dans des apprentissages et vous ne pouvez pas les abandonner aujourd’hui. Vous avez plus de devoirs que de droits. Vous aurez un rôle à jouer demain, alors que pour moi, la partie se joue aujourd’hui et ici. Nous savons tous que la délégation envoyée par notre Archiprêtre n’obtiendra qu’une promesse en l’air. Ils font trop confiance aux Chevaliers pour douter de leur parole. Mais moi, je veux essayer de leur faire comprendre qu’ils ont fait le mauvais choix il y a quinze ans. Je veux les convaincre de nous aider à sauver notre terre. Ils ne doivent pas être réellement conscients des conséquences de leurs actes. Je voudrais leur ouvrir les yeux. Ils ne peuvent pas être foncièrement mauvais, pas après tout ce qu’ils ont réalisé dans ce pays. Mais, ils sont certainement mal informés de ce qu’il adviendrait s’ils refusaient de fermer cette porte. Que la délégation de l’Archiprêtre tente de convaincre leurs dirigeants, moi, ce sont les gardiens de la porte que je veux convaincre. Vous, vous devez rester et témoigner. »

Et il en fut ainsi, Ceola et Cuthred, dépités, mais convaincus par les arguments des autres, préparèrent leurs chevaux, la mort dans l’âme et cherchèrent un endroit d’où ils pourraient voir le Monastère sans être vus et d’où ils pourraient rejoindre rapidement la route vers la vallée. Le soleil était couché depuis un moment, mais les sommets rayonnaient d’une belle lumière rouge orangée qui illuminait le monastère.

C’était un immense bâtiment fortifié de forme carrée qui aurait pu passer pour un château fort. Des remparts hauts de plus de trois mètres empêchaient d’y entrer et de voir ce qui se passait à l’intérieur, et de grandes tours se dressaient à chaque coin de cet immense carré. La seule entrée, une double porte en bois massive, donnait sur l’ouest. Depuis leur cachette en hauteur, Ceola et Cuthred pouvaient distinguer ce qui se passait à l’intérieur. D’immenses écuries faisaient face à la grande porte et auraient pu loger une bonne cinquantaine de chevaux. Vers le Sud se dressait une chapelle dont la splendeur et la taille lui auraient fait mériter l’appellation de cathédrale. Malgré la pénombre qui gagnait, l’édifice étincelait et sa flèche se dressait fièrement vers les cieux. En face de la chapelle se trouvait certainement le lieu de vie des Chevaliers, et un certain remue-ménage y était visible ainsi que dans la cour au centre de l’édifice.

Alors que Ceola essayait de voir ce qui se passait dans le monastère malgré la pénombre qui gagnait peu à peu, Osred et la troupe d’anciens prêtres s’étaient arrêtés à une vingtaine de mètres du bâtiment. Ceola sentit tout son corps se tendre vers eux pour leur crier de revenir, qu’ils courraient à la mort, mais elle n’en fit rien, par respect pour leur volonté. La porte en bois s’ouvrit et un cavalier en armure vint à la rencontre des prêtres. Elle les vit parlementer quelques instants, puis le cavalier repartit sur ses pas et la porte se referma. Devant le monastère, les vieux prêtres ne virent rien venir, mais depuis la montagne, Ceola et Cuthred pouvaient étudier les préparatifs des chevaliers à l’intérieur. Ils étaient au moins une vingtaine à monter à cheval, en armure, un manteau blanc orné d’une croix rouge sur l’épaule. Armés pour la bataille, ils franchirent la porte dans un fracas de métal et s’abattirent sur Osred et ses compagnons sous le regard horrifié de la Grande Prêtresse et de son compagnon.

Le massacre dura moins d’une minute. Ceola regardait en pleurant celui qui avait été son guide, étendu, brisé sur le sol. Cinq chevaliers descendirent de cheval et se regroupèrent autour d’Osred. Ils discutèrent quelques instants, puis l’un d’eux leva son épée et l’abattit sur la nuque d’Osred, lui tranchant net la tête. A ce signal, les quatre autres chevaliers firent de même avec les autres prêtres étendus à leurs pieds. Puis, ils se saisirent des têtes, laissant leurs compagnons s’occuper des corps. Aucun n’avait remarqué la présence des deux témoins dissimulés par la pénombre de la grotte dans laquelle ils s’étaient réfugiés, et ce malgré le cri de détresse que Ceola n’avait pu retenir au moment où Osred fut décapité. Ils rentrèrent dans le monastère et la porte se referma, dernier fracas dans cette montagne où régnait désormais un véritable silence de mort.

Mais le calme serait de courte durée. Les Dieux avaient senti qu’on leur prenait leurs enfants et déjà au loin se voyaient les premiers éclairs de l’orage qui allait venir dévaster la montagne. Ceola restait immobile, regardant l’électricité prendre possession du ciel. La perle de lave contre son cœur s’était réveillée et irradiait de chaleur. Elle sentait la colère de son Père ruisseler dans ses veines. Chaque éclair lui apportait de la force et de la puissance. Elle se sentait prête à devenir l’outil de vengeance de son Dieu, et s’il le lui demandait, elle se précipiterait sur ce monastère et le réduirait en cendres.

Mais au lieu d’un message divin, les seuls mots qu’elle entendit furent ceux de Cuthred qui lui disait de se presser, qu’il fallait quitter la montagne avant que la tempête ne transforme les sentiers en torrents et ne fasse s’effondrer les gravières. Alors qu’elle allait monter sur son cheval, elle tourna une dernière fois son regard vers le monastère et ce qu’elle y vit lui brisa le cœur. Elle attrapa Cuthred et son cheval et les fit se cacher de nouveau tout en montrant le monastère. La porte était de nouveau ouverte et deux hommes s’en éloignaient sur de magnifiques chevaux. La chose en soi aurait pu sembler normale si le premier homme n’avait été le Grand Prêtre du Temple de l’Air en personne, le grand Ermeric qui avait pris soin la veille de présenter les Chevaliers comme des alliés et non comme des ennemis. Lui et un autre prêtre dont le visage était dissimulé par sa capuche avaient assisté au massacre d’Osred et ses compagnons, et pire, l’avaient cautionné et c’est sous le regard bienveillant des Chevaliers qu’ils quittaient le monastère. La traîtrise des prêtres était bien plus importante que n’avait imaginé Ceola. Ils étaient beaucoup plus proches des Chevaliers qu’ils ne voulaient bien l’avouer. Elle sentit la haine la prendre, et si Cuthred n’avait pas été là pour la retenir, elle se serait certainement jetée sur Ermeric et son compagnon. Alors qu’elle se débattait dans les bras de Cuthred, elle vit le second prêtre lever les yeux vers eux et mettre discrètement son doigt devant la bouche, comme pour leur intimer de faire moins de bruit. Ceola le reconnut, c’était le jeune prêtre qui l’avait interpellée lors de la réunion du Grand Conseil. Ce geste eut l’effet d’une douche froide sur la jeune femme qui sentit sa colère s’évanouir d’un coup.

« Il nous a vus, Grande Prêtresse, c’est la catastrophe, gémit Cuthred.

- Oui, il nous a vus, murmura t’elle, mais il garde le silence. Il m’a parlé lors du Grand Conseil et il m’a dit qu’il me retrouverait en temps voulu. Je n’y comprends rien du tout… Laissons les prendre un peu d’avance et rentrons au Temple. Nous avons un message à délivrer et des morts à pleurer. Les énigmes se résoudront certainement plus tard. »


Par Maman Lion - Publié dans : La Porte des Montagnes
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Lundi 8 juin 2009

Difficile de partir, comme toujours, mais là, plus que d'habitude...
Ces derniers jours furent tellement intenses qu'il me semble être là depuis des semaines, des mois, alors que ça fait seulement six jours...
Pour une fois, je n'ai pas tellement envie de raconter ce que je viens de vivre, parce que c'est intime, parce que c'est profond, parce que les mots ne sauraient rendre justice à la belle lumière de ceux qui m'ont accompagnée...
Je n'ai pas d'anecdote loufoque à vous livrer, par de sketch hilarant ou juste désopilant. J'ai partagé quelques jours merveilleux avec des êtres rares dans un pays méconnu.
Juste une chose : si vous avez l'occasion, allez écouter un brillant chanteur Burkinabé du nom d'Alif Naaba ( http://www.myspace.com/alifnaaba ), que j'ai eu la chance de découvrir sur scène samedi soir. Un pur talent à découvrir !!!
Pour le reste, je vous laisse découvrir quelques photos, et je garde pour moi les petites histoires qui se cachent derrière...
A bientôt pour de nouvelles découvertes, j'espère...

Par Maman Lion - Publié dans : Burkina-Faso - Communauté : Voyages
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Samedi 6 juin 2009
bonsoir,
Le temps me manque, comme l'électricité manque à cette capitale...
Je n'ai pas trouvé le temps de vous écrire hier, et ai du mal à le trouver ce soir... Certainement parce que les journées de boulot sont intenses et me laissent avec une seule envie, celle de boire un verre avec les collègues et de me mettre au lit ensuite...
J'essaierai d'être plus prolyxe demain...
Par Maman Lion - Publié dans : Burkina-Faso - Communauté : Voyages
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Jeudi 4 juin 2009

L'un des paradoxes de l'existence : partir à l'autre bout de la planète pour redécouvrir ce qui est sous nos yeux...
La journée d'aujourd'hui symbolise parfaitement ce paradoxe...

D'un côté : nous avons abrité dans nos murs un stagiaire pendant près d'un an, stagiaire que je n'ai tout simplement jamais croisé mais qui s'avère être parti comme volontaire au Burkina depuis un mois. Voilà comment j'ai passé un formidable déjeuner avec un jeune socio-anthropo qui a bossé un an à 100 mètres de mon bureau (j'ai des circonstances atténuantes, les bureaux sont éclatés en deux bâtiments...) et à qui je n'avais jamais adressé la parole... Faire des rencontres en mission est toujours plus puissant que les rencontres que l'on pourrait faire dans notre vie de tous les jours. Et pourtant, ce sont bien les mêmes personnes qui gravitent à quelques mètres de nous... D'où vient la différence ? La perte des repères ? L'illusion de se croire semblables loin de chez soi alors que dans notre univers quotidien nous remarquerions plus les différences que les similitudes ? Le fait de savoir que cela ne dure qu'un instant (enfin, le temps d'un déjeuner...) et pour cette raison craindre moins le regard de l'autre ? Savoir que le temps en mission est compté et par là même être plus ancré dans le présent ? Je n'ai pas la réponse à ces questions... C'est peut-être un peu tout celà à la fois et bien d'autres choses dont je n'ai pas la moindre idée... Vous qui lisez ces lignes, vous en pensez quoi ?

D'un autre côté, pour tenter de soulager mes douleurs aux cervicales, ma chef de projet m'a embarquée à sa séance de yoga ce soir... Une expérience des plus bouleversantes... Non seulement, j'y retrouve tout ce que je découvre depuis quelques mois en explorant la sophrologie mais en plus, j'y ai trouvé ce petit plus du corps en mouvement qui me manque depuis que je ne peux plus pratiquer l'aïkido... Là, je me sens comme reliée au ciel et à la terre dans le même temps, parce que mon corps me semble soudain plus lourd et que mon esprit s'est libéré d'un certain poids en parallèle... Mais, pourquoi est ce que j'illustre mon constat sur le paradoxe des missions en parlant du yoga ? Parce que du yoga, ça fait deux ans que j'en parle très régulièrement avec l'un de vous sans jamais avoir imaginé que ça pourrait me plaire... Euh, Luc, il reste des places à ton cours du samedi matin ???

Sur ce, je vais me glisser dans mes draps en savourant le bien être que cette belle journée m'a offerte.
Bonne nuit,

Par Maman Lion - Publié dans : Burkina-Faso - Communauté : Voyages
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Jeudi 4 juin 2009

Bien le bonsoir…

Pas grand-chose à vous raconter aujourd’hui… Du boulot, du boulot, du boulot… Le rythme des missions est incomparable à celui de la vie à Paris. Du coup, entre la durée effective de travail et le fait d’être totalement injoignable (sans électricité, y’a pas de connexions…), qu’est ce qu’on peut écluser comme taf !!!

Le seul souci : ma contracture aux trapèzes qui fait un retour en fanfare et me fait me tortiller sur ma chaise dès le début de l’après-midi… Moralité, ma chef de projet m’a fait un super massage à midi et m’embarque demain soir à sa séance de yoga, des fois qu’on arriverait à décoincer le bidule…

Petite réflexion sur le bonheur  (la suite d’hier…) : à Paris, je navigue entre les casseroles de mon passé et un avenir tout ce qu’il y a de plus hypothétique. En mission, je vis au présent, parce que j’ignore tout de ce qu’il va m’arriver (et je m’en cogne, d’ailleurs…), parce que chaque discussion est une découverte, parce que chaque instant est unique et que j’en ai conscience. Je raffole complètement de cette sensation…

Des jours comme aujourd’hui, on me proposerait un poste en expatriation, je crois que je l’accepterais…

Mais, bon, rassurez-vous, vous n’êtes pas encore débarrassés de moi, je rentre lundi matin…

Bises

 

Par Maman Lion - Publié dans : Burkina-Faso - Communauté : Voyages
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