Le soleil se levait à peine lorsque Margot s’engagea sur le sentier de randonnée. Elle avait questionné les habitués du bar la veille
sur les promenades sympathiques à faire aux alentours, et après beaucoup d’hésitations son choix s’était porté sur une ballade de trois heures qui démarrait des hauts de Saint Bertrand de
Comminges, dans un deuxième mini-village, un vieux hameau que des artistes avaient réhabilité pour y vivre et qui menait à une sorte de puits sans fonds. Margot y avait donc mené sa voiture, et
s’était élancée sur les traces de la faille apparemment célèbre. Vu le nombre de petits panneaux qui indiquaient cette curiosité touristique, elle ne risquait pas de se perdre dans la montagne.
Mais, par prudence, étant donné qu’elle se déplaçait seule, elle avait emporté son téléphone portable – correctement chargé cette fois-ci – une boussole, une carte IGN de la région, une
couverture de survie et des vivres pour la journée.
L’ascension dans la forêt n’était pas très difficile. Le sentier était très bien balisé, et sous les arbres chargés de l’eau de ces
trois jours de pluie, elle ne souffrait pas du tout de la chaleur qui pourtant s’accentuait très nettement au fur et à mesure qu’elle progressait le long du chemin. Par contre, tout son corps se
révoltait contre cet exercice physique qu’elle lui imposait. Depuis des mois, elle n’avait finalement pas beaucoup bougé de son bureau ni de sa voiture, et ses jambes le lui faisaient payer
chèrement. De même, son sac, bien qu’il ne soit pas bien lourd, commençait à peser sur ses épaules. Elle n’était pas partie depuis une heure qu’elle regrettait déjà d’être seule pour cette
promenade. Au moins, quand elle marchait avec des amis, même si cela l’essoufflait, elle pouvait discuter et oublier à quel point les premières heures sont toujours difficiles. Mais elle savait
aussi que ce n’était qu’un mauvais moment à passer et qu’il ne durerait pas très longtemps. Elle fit une première halte près d’un petit ruisseau chantant, et s’installa confortablement pour
profiter du silence qui régnait dans la forêt. Or, ce n’était pas vraiment un silence : tout le bois frissonnait sous la caresse du vent, de petits animaux glapissaient dans les fourrés, les
arbres craquaient sous la morsure du soleil. La vie dans les bois était faite de millions de tout petits bruits qui berçaient celui ou celle qui s’arrêtait pour les écouter.
Reposée et rafraîchie, elle reprit son ascension plus lentement, en essayant de se faire la plus discrète possible pour ne pas
troubler la quiétude des bois. Ainsi, elle put s’approcher sans le savoir d’un cerf qui ne l’avait pas sentie venir. Ils se regardèrent, figés, aussi médusés l’un que l’autre de cette rencontre
imprévue. Le temps semblait comme suspendu. Le cerf haletait, le corps entiers tendu, des frissons parcourant son échine luisante, fixant la jeune femme de ses grands yeux bruns terrorisés.
Margot, de son côté, n’osait même plus respirer, de peur de l’effrayer. Il lui semblait qu’elle n’avait jamais rien vu de plus beau que ce puissant animal sauvage. Un écureuil fit tomber une
pigne d’un sapin à côté d’eux. En entendant ce craquement, le cerf sortit de son hébétude et s’enfuit au loin, ses lourds sabots martelant le sol.
Cette rencontre donna des ailes à Margot qui termina son ascension le cœur léger, l’esprit empli de la beauté du cerf. Mais elle fut
déçue de ce qu’elle trouva en haut. Il y avait un trou, certes, apparemment très profond (elle y jeta un cailloux qu’elle n’entendit même pas atteindre le fond), mais il n’y avait aucun moyen d’y
descendre sans équipement de spéléologie. De plus, le soleil était déjà bien haut dans le ciel et elle commençait à ressentir les effets de la faim. Mais manger à côté d’un trou non visitable ne
la tentait guère. Elle chercha sur sa carte un autre site sympathique à visiter qui ne serait pas trop loin. Apparemment, en continuant le sentier, elle devait arriver à un petit lac entouré de
cascades. Encore une petite heure de marche, et elle pourrait manger.
La fin de sa montée se fit sans surprises ni rencontres. Elle rêvassait... Elle pensait à cette belle montagne dans laquelle elle se
sentait si bien, à son travail qui finalement ne lui convenait pas autant qu’elle l’aurait souhaité, à Bordeaux où étaient ses amis et sa famille. Elle se demandait quelle était sa place dans la
vie, pourquoi elle était là, et vers quelle route elle se dirigeait. Finalement, la rubrique des chiens écrasés avait un avantage : son manque de succès. Dès lors, on pouvait y retracer la
réalité des événements. Le traitement que son rédacteur en chef avait fait de son premier article sur la mort de Lysa l’avait profondément blessée. Non seulement parce que son travail n’avait pas
été jugé valable, mais également parce que le fait de la mettre dans une situation tendue avec les habitants n’avait gêné personne à la rédaction. Elle pouvait se faire à l’idée de ne pas être
respectée en tant que journaliste, étant sans expérience dans le métier, mais elle ne supportait pas de ne pas être respectée en tant que personne. Si encore ils l’avaient prévenue de ce qu’ils
feraient, elle aurait pu argumenter, mais son avis était vraisemblablement la dernière chose à prendre en compte pour ses supérieurs hiérarchiques.
Mais, si sa carrière n’était pas dans le journalisme, que pouvait-elle bien faire de sa vie ? Elle avait déjà eu du mal à choisir
une carrière, si ce n’était pas la bonne, par où devait-elle aller pour tout recommencer ? Et qu’est-ce qui lui plaisait dans la vie suffisamment pour en faire son métier ? Une chose
était sûre, elle ne s’était pas trompée sur le choix de la matière : les lettres étaient bien son domaine de prédilection. Elle prenait toujours autant de plaisir à lire et à écrire que dix
ans plus tôt. Et puis, elle avait plutôt un joli style. Malheureusement, il n’y a pas beaucoup de débouchés après des études de lettres : l’enseignement, la presse, l’édition. Elle avait un
peu peur des enfants, alors elle avait choisi la presse. Mais, ce n’était finalement peut-être pas le bon choix. Quant à se réorienter complètement, et se lancer comme psychothérapeute, elle se
sentait encore beaucoup trop jeune et pas suffisamment avancée sur son propre développement personnel pour pouvoir venir en aide à quiconque. Finalement, elle n’avait peut-être pas fait le
mauvais choix, mais il lui faudrait chercher ailleurs le média qui lui conviendrait mieux que la presse de proximité. A elle de se battre pour se faire un nom, quel qu’en soit le prix pour
ensuite pouvoir travailler dans une revue plus profonde, plus sincère, moins axée sur le spectaculaire et plus sur l’analyse. A moins de chercher dès à présent une petite revue indépendante où il
lui faudrait bosser comme une forcenée pour un salaire de misère. C’était peut-être la meilleure chose à faire.
C’est l’esprit un peu plus libre que Margot atteignit le sommet du sentier et le petit lac qui couronnait sa promenade. Quelques
vaches s’y trouvaient, broutant l’herbe tendre au bord de l’eau. Leur propriétaire les avait apparemment amenées là de bonne heure et viendrait certainement les chercher dans la soirée. Le lac
était vraiment charmant, alimenté par de petites cascades qui tombaient le long d’une falaise au dessus. Il y avait certainement des sources souterraines, parce qu’aucun torrent ne repartait du
lac. Elle déjeuna d’un bon appétit sur un rocher au bord de l’eau, puis elle s’allongea au soleil, histoire de revenir à Bordeaux avec quelques couleurs. La mélodie des cloches des vaches se
mêlait à la mélancolie des cascades dégringolant dans le lac et Margot se sentit partir, bercée par la nature autour d’elle, le corps détendu après l’effort, l’esprit apaisé d’avoir eu le temps
de se poser un peu. Et pour la première fois depuis plusieurs jours, elle ne rêva pas, retenue à son corps par la perception des sons autour d’elle.
Ce furent les beuglements angoissés des vaches qui la tirèrent de son sommeil. Le soleil avait disparu derrière la falaise, et le
tonnerre grondait sur la vallée. L’après-midi était déjà bien avancé et Margot fut surprise de s’être endormie aussi longtemps. Le berger n’avait pas eu le temps de voir venir l’orage, ses bêtes
resteraient certainement seules sur la montagne pour l’affronter. Et Margot se retrouvait dans la même situation. Même en courant, elle n’aurait pas le temps de redescendre avant que les premiers
éclairs n’atteignent la montagne. Et les petits points d’eau qu’elle avait croisés en montant se transformeraient en quelques minutes en torrents tumultueux. Elle consulta sa carte pour y trouver
un refuge ou une cabane, mais aucun lieu habité ou de sûreté n’était indiqué. Sa seule issue semblait être une grotte plus haut sur la falaise d’où tombaient les cascades. Apparemment, un sentier
permettait de l’atteindre en assez peu de temps, vu le dénivelé incroyable qui y était indiqué pour une distance vraiment ridicule. Prenant son courage à deux mains, elle enfila son sac à dos sur
un vêtement de pluie et malgré les élancements douloureux de ses jambes, elle attaqua la montée au pas de course. Le sentier était effectivement très rude, plus proche de la varappe que de la
randonnée, et elle se retrouva souvent à escalader de gros rochers pour suivre les indications semi effacées du GR. Elle entendait le tonnerre qui se rapprochait dans son dos, des éclairs
venaient éclairer la paroi sur laquelle elle progressait, rapidement, certes, mais pas assez à son goût. Elle n’avait as encore atteint le sommet quand la pluie commença à tomber, rendant son
ascension encore plus difficile et glissante. La peur au ventre, elle continuait à monter, se disant que chaque pas la rapprochait de son salut et c’est avec beaucoup de soulagement qu’elle finit
par apercevoir la grotte un peu plus haut sur sa gauche. Malheureusement, il n’y avait aucun moyen pour elle de l’atteindre, à moins de tenter l’escalade de la paroi. Hélas, elle n’avait pas le
matériel adéquat : ni poudre de magnésie, ni chausson d’escalade, et la pluie qui tombait rendait la pierre beaucoup trop glissante pour qu’elle atteigne la grotte sans se tordre le
cou.
C’est à ce moment là où elle croyait que sa dernière heure allait sonner qu’elle aperçut une ombre se dessiner à l’entrée de la grotte
et jeter une corde dans le vide. Elle entendit une voix au milieu du tonnerre lui intimer d’attraper la corde et de l’accrocher à sa taille. Ce qu’elle fit sans attendre avant de se sentir hissée
par une force incroyable, alors qu’elle essayait de s’accrocher aux aspérités de la roche pour soulager les efforts de son sauveur. Quand elle atteignit de rebord de la falaise, elle saisit la
main qui lui était tendue et rampa dans l’ombre de la caverne, trempée, effrayée mais soulagée d’être toujours en vie.
« Merci beaucoup, Monsieur, dit elle à la silhouette qui était repartie s’asseoir au fond de la grotte. Je crois que je vous dois
la vie. Je n’ai pas vu venir l’orage et je me suis endormie en bas à côté du lac. Merci beaucoup, je crois que je ne m’en serais jamais sortie toute seule.
- C’est à cause de la pluie, lui répondit une voix grave dans l’ombre, vous n’avez pas vu que la piste sur laquelle vous étiez
remontait sur la droite avant de redescendre vers la grotte. On ne le voit pas de là où vous étiez, mais il y a de véritables marches qui ont été sculptées dans la pierre et qui mènent à une
autre entrée de la caverne. J’ai souvent bivouaqué ici, j’étais venu admirer le spectacle quand je vous ai vu figée sur le surplomb là bas.
- Une chance pour moi que vous aimiez l’orage, j’aurais très bien pu attendre ma dernière heure au beau milieu de la paroi.
- Oh, vous savez, la terreur décuple les forces. Encore un coup de tonnerre ou deux et vous seriez montée à la force du
poignet. »
Elle répondit par un pauvre rire, qui ressemblait plutôt à un couinement et détacha le cordon de sa veste en gore tex pour libérer son
visage et ses cheveux de la capuche. L’homme se rapprocha d’elle avec la vitesse d’un félin et alors que son visage furieux se dessinait à la lumière de l’entrée de la grotte, Margot reconnut le
frère de Lysa. La surprise la laissa sans réaction alors qu’il l’attrapait par les sangles de son sac à dos et la soulevait du sol pour la jeter hors de la grotte.
« J’aurais mieux fait de vous laisser pourrir sur la paroi, gronda t’il. Nom de Dieu, mais qu’est ce que vous foutez à me suivre
encore. Je crois bien que vous allez redescendre par la voie la plus rapide. Foutez le camp, et démerdez vous dans l’orage.
- Non, ne faites pas ça, supplia t’elle, effrayée. je ne vous ai pas suivi, je vous le jure. »
Elle allait mourir, elle en avait la certitude, à moins d’un mètre de la falaise, elle sentit la panique monter en elle et l’empêcher
de réfléchir, de parler même.
« Ce n’est pas moi qui ai écrit l’article qui est paru dans Sud-Ouest, fut la seule chose qu’elle arriva à lui dire.
- Ah bon, ce n’est pas vous, c’était pourtant votre nom en bas de l’article… cracha t’il son visage furieux contre celui de
Margot.
- C’est mon rédacteur en chef qui a fait ça, qui a réécrit mon article. Je vous supplie de me croire, implora t’elle
terrorisée.
- Parce que, quitte à être traité d’assassin, je peux essayer de mériter l’accusation. Il me suffit de vous lâcher, là,
maintenant.
- Je ne vous ai jamais accusé d’avoir tué votre sœur. Ils ont voulu faire dans le sensationnel à la rédaction. Ils ne m’ont même pas
prévenue. Je voulais venir vous le dire mais vous étiez déjà parti. Et j’ai fait d’autres découvertes depuis… Laissez moi m’expliquer.
- Vous expliquer, répéta t’il en reculant un peu, la voix toujours chargée de colère. Expliquez-vous, alors. Mais, vous avez intérêt à
être convaincante, sinon, je vous jure que je vous vire de la grotte. »
Margot lui raconta tout ce qu’elle avait découvert par le menu détail, les autres cadavres dans la crypte depuis des centaines
d’années, le rituel des têtes coupées. Elle n’osa pas lui parler de ses rêves sur les Templiers mais lui présenta son hypothèse sur les sources d’inspiration certainement templières de ces
étranges sacrifices. D’abord suspicieux, Vincent finit par l’écouter avec beaucoup d’attention, visiblement très intrigué par la tournure que prenait l’enquête. A la fin, ce fut lui qui posait
les questions, stupéfait que sa sœur puisse avoir été la victime d’une communauté censée avoir disparu depuis sept cents ans.
« Les gendarmes sont persuadés que les coupables sont de la région, conclut elle. Ils sont en train d’interroger tout le village
et les alentours sur les faits et gestes de chacun. Et ceux qui n’ont pas d’alibi vont se retrouver sur la sellette.
- J’avais bien besoin que votre rédacteur en chef ait envie de faire du chiffre sur mon dos. Je fais partie des bienheureux qui ne
pourront pas prouver leur alibi. J’étais en montagne quand Lysa a été… tuée. A ces mots, sa voix se brisa, rappelant à Margot qu’il était avant tout un homme qui venait de perdre le dernier
membre de sa famille. Elle se rapprocha de lui et lui serra le bras en signe de réconfort.
- Il faudra aller voir la police en rentrant, lui dit-elle doucement. Ils vous cherchent sûrement. Il y en a un qui avait l’air proche
de votre sœur, il a l’air persuadé que c’est vous le coupable. Ne vous éternisez pas en montagne, ils finiraient par trouver ça suspect.
- C’est bien la police, ça, ironisa Vincent. De victime, vous vous retrouvez suspect en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.
Entre la presse et la police, me voilà dans de beaux draps. Et puis, il faut que j’organise les funérailles de Lysa. Je croyais ne plus jamais avoir à faire ça. Je n’arrive pas à me faire à
l’idée qu’elle est partie. C’est pour ça que je suis venu marcher, pour me mettre dans la tête que je ne la verrai plus jamais. Mais je n’y arrive pas. Elle est partout avec moi, j’entends son
rire dans ma tête, je la vois sourire en m’aidant à l’auberge. Je voulais qu’elle vienne avec moi en montagne la semaine dernière. Ça faisait des années qu’on n’avait pas marché tous les deux.
Elle a refusé. Elle avait décidé de préparer le concours d’entrée en école d’infirmière, et elle voulait réviser ses cours de biologie de terminale. Et puis, elle n’aimait pas beaucoup la
randonnée. Elle préférait les sports en eau vive. J’ai senti qu’il fallait qu’elle m’accompagne cette fois-ci, je ne sais pas pourquoi. J’aurais dû insister, elle serait toujours en
vie. »
A ces mots, il se leva et s’installa à l’entrée de la grotte. Margot respecta son silence, se leva elle aussi et se tint debout à ses
côtés. La nature autour d’eux avait pris des airs d’apocalypse. L’orage devait se situer juste au dessus d’eux maintenant et les éclairs zébraient le ciel un peu partout dans la vallée et au
dessus de leurs têtes. Le tonnerre ne grondait même plus, ils n’entendaient plus que des claquements secs autour d’eux quand la foudre tombait. Un arbre prit feu un peu plus bas, près du lac,
provoquant la panique des vaches qui meuglaient de terreur, abandonnées près de l’incendie naissant. Margot se demandait si elles seraient toujours là au matin. La pluie se mit à redoubler de
violence, ruisselant le long de la paroi désormais rendue impraticable par les trombes d’eau qui tombaient du ciel. Cela eut au moins pour effet de stopper net le début d’incendie que la foudre
avait déclenchée.
Par contre, la situation dans la grotte devenait inconfortable. L’eau commençait à ruisseler à l’intérieur, obligeant Margot et
Vincent à se réfugier un peu plus loin dans l’obscurité de la caverne. Ils n’avaient pas de bois pour faire du feu et regardèrent la nuit gagner sur les ténèbres orageux. Margot n’avait pas de
sac de couchage, seulement une veste polaire et une couverture de survie, ce qui suffisait pour une randonnée de quelques heures mais serait un peu juste pour passer la nuit dans une caverne
humide.
Ils n’étaient peut-être pas très bien installés, mais après les violentes émotions qui les avaient traversés en cette fin
d’après-midi, ils appréciaient tous les deux la fraîcheur apaisante qu’avait apportée la pluie. Le ciel, à leur image, avait crevé l’abcès et l’eau qui ruisselait à l’extérieur de la grotte
emportait avec elle toutes les horreurs qu’ils avaient pu échanger. De plus, le fait d’être dans le noir est parfois suffisamment angoissant pour pousser les gens à se rapprocher, à moins que ce
ne soit un effet d’optique qui donne moins l’impression de pouvoir être jugé lorsque l’on n’est pas vu, toujours est-il que Margot et Vincent avaient baissé leurs gardes et essayaient de faire
connaissance tout en partageant leurs réserves de nourriture.
« Qu’est ce qui vous a poussé à devenir journaliste ? demanda t’il la bouche à moitié pleine.
- Je ne sais pas, soupira t’elle, et je me demande aujourd’hui si j’ai fait le bon choix. Je voulais avoir une vie de réflexion,
d’analyse. Me poser les bonnes questions et amener les autres à trouver leurs propres réponses. Malheureusement, la réalité est souvent bien loin de nos rêves de carrières. Je fais quelques piges
sans saveur de temps en temps, je rédige de petits entrefilets sur des faits divers sans intérêts. Et mon premier véritable article a été pillé par ma rédaction. Heureusement que je leur ai servi
un scoop le lendemain, sans quoi je me serais retrouvée placardée ad vitam dans je ne sais quelle rubrique sportive.
- Et vous habitez dans la région ?
- Plus ou moins, je viens de Bordeaux. J’ai toujours adoré les Pyrénées, mais je n’y suis jamais que de passage. Vous avez de la
chance d’habiter ici.
- Il y a une semaine, j’aurais été d’accord avec vous, mais pour la première fois de ma vie, je regrette sincèrement de m’être
raccroché à ces montagnes il y a quinze ans. Quand mes parents sont morts, j’ai cru que c’était le seul héritage qu’ils me laissaient, que quitter ces montagnes, c’était un peu les abandonner,
eux.
- Pourquoi ?
- Ils étaient originaires de la région, et ils avaient voué leur vie à l’étude historique et archéologique des Pyrénées. Une façon de
retrouver une trace de leurs ancêtres, certainement. Finalement, je me suis inscrit dans la même démarche. Et je les ai tous perdus. Ils ont beaucoup cherché, ils n’ont pas trouvé beaucoup de
réponses et aujourd’hui, il ne me reste que des questions.
- Des questions sur quoi ?
- Sur le sentiment d’appartenance à une région, sur certains de mes ancêtres morts à Montségur, sur…
- Vous avez des ancêtres Cathares ?
- Il semble que oui, cela vous intéresse ? demanda t’il de nouveau sur la défensive.
- C’est à titre personnel, j’ai eu une véritable révélation en feuilletant des livres sur les Cathares, et je n’en suis qu’au début de
mes recherches. C’est incroyable à quel point cette religion éteinte depuis tant d’années peut correspondre à mes inspirations, même certaines qui ne sont pas tout à fait conscientes.
- Alors, nous devons nous poser certaines questions identiques.
- Comme de savoir si ces convictions sont un legs historique venu d’un inconscient collectif régional ou si elles ont été léguées par
voie génétique via nos ancêtres.
- C’est presque un jargon de psy, mais vous y êtes.
- C’est normal, je suis aussi un peu psy… Du moins de formation.
- Ah, et vous êtes journaliste… Vous m’expliquerez un jour comment vous faites pour concilier les deux.
- Peut-être, à condition de le savoir moi même. Pour le moment, je l’ignore. »
La nuit était totalement tombée maintenant et l’orage avait fini par s’éloigner. L’eau continuait à ruisseler le long de la paroi,
mais ce n’étaient plus que les résidus d’eau infiltrée dans la pierre qui s’évacuaient peu à peu. L’une après l’autre, les étoiles dans le ciel se libérèrent de leur couverture de nuages et le
ciel retrouva sa quiétude.
« J’adore les étoiles en montagne, soupira Margot, c’est le seul endroit où il y en a tant que l’on a l’impression qu’elles
dégringolent du ciel.
- Vous avez raison, mais ce n’est pas le seul endroit, dans le désert aussi on a l’impression de se trouver sous une pluie
d’étoiles.
- Vous êtes allé dans le désert ?
- Non, jamais, c’est un ami alpiniste qui m’a raconté cela. Mais, j’ai bien l’intention d’aller vérifier cela un jour… Vous vous y
connaissez en astronomie, Margot ?
- Non, pas du tout. A part la Grande Ourse et Cassiopée, je ne reconnaîtrais pas une constellation d’une autre.
- Vous voulez que je vous montre ?
- Avec plaisir.
- Essayez de trouver un endroit sec à l’entrée de la grotte, allongez vous et regardez attentivement le ciel, je vais vous raconter
l’histoire de notre carte céleste. »
Et Vincent, qui s’y connaissait bien en astronomie, montra à Margot toutes les planètes et constellations que l’on peut voir dans les
Pyrénées à la fin du mois d’août. Comme tous les ans, à la même période, il restait quelques étoiles filantes traversant le ciel, moins qu’une dizaine de jours auparavant, mais suffisamment pour
en repérer une de temps en temps. Margot l’écoutait attentivement et au bout d’un moment, après toutes les émotions de la journée, elle finit par s’endormir.
Lorsqu’elle se réveilla, la pleine lune s’était levée et inondait la grotte de lumière. Margot s’étira, courbaturée, et se rappela
avec effroi qu’elle s’était endormie tout à côté d’une falaise. Elle se redressa vivement, et s’empêtra dans le sac de couchage avec lequel Vincent l’avait couverte. Murmurant un juron, elle se
rapprocha de la paroi de la grotte, préférant s’éloigner de la falaise. Elle remarqua que la paroi scintillait à la lueur de la lune et s’approcha de la source de lumière. Des pierres reflétaient
la lumière spectrale et dessinaient une étrange figure. Elle s’approcha encore plus, presque à les toucher, et remarqua que la paroi avait été creusée par endroit pour pouvoir loger ces pierres
et que certaines cavités n’étaient pas remplies. Des randonneurs avaient certainement emporté avec eux certaines des pierres. N’y connaissant rien en géologie, elle se demanda quelles pouvaient
bien être ces pierres capables de refléter la lumière de la lune avec autant de puissance. Elle en toucha une pour voir si elle pouvait la déloger, et au contact de sa main, la pierre se mit à
irradier encore plus de lumière. Elle retira sa main, et la puissance baissa aussitôt.
Elle réveilla Vincent pour lui montrer sa découverte. Il fut médusé devant le phénomène étrange qu’ils constataient. Ils se mirent à
toucher les pierres l’une après l’autre, ou plusieurs en même temps, pour voir s’il se passait quelque chose. A part la puissance éclairante qui augmentait, il n’y eut rien de particulier. Ils
finirent par s’asseoir face à la paroi, très étonnés de ce qu’ils voyaient. Margot remarqua alors que trois pierres scintillantes gisaient au bas du mur. Elle les prit dans sa main, et toutes les
autres se mirent à irradier de lumière, dessinant une figure des plus étranges. Il y avait bien d’autres minuscules pierres qu’on ne voyait pas à la lueur de la lune et qui brillaient
maintenant.
« Nom de Dieu, c’est la constellation du Bélier, s’exclama Vincent.
- La quoi ?
- C’est une représentation de la constellation du Bélier. Je n’ai pas pu vous la montrer, ce n’est pas la saison, mais je mettrais ma
main au feu que c’est bien ça.
- Le Bélier… C’est étrange, c’est la deuxième fois en deux jours que je trouve un mouton dans un endroit où il n’a rien à
faire.
- Pardon ?
- Oui, j’ai trouvé une représentation de Saint Pierre à la cathédrale sur laquelle il était accompagné d’un mouton à la place d’un
coq. Vous croyez qu’il y a un rapport ?
- Je ne sais pas, mais ce que je sais, c’est que les étoiles majeures de la constellation ne sont pas toutes là. Il en manque
trois.
- Ces trois là, demanda Margot en lui tendant les pierres qu’elle avait ramassées par terre.
- On peut toujours essayer. »
Il prit deux pierres et guida la main de Margot afin qu’elle place sa pierre dans un trou particulier. La pierre ne tenait pas toute
seule, il fallait la retenir de tomber. Il inséra à son tour ses deux pierres dans le mur. Une incroyable lumière se mit alors à inonder toute la grotte, les obligeant à fermer les yeux. Margot
se sentit propulsée dans un puits sans fond alors qu’elle entendait les petites pierres tomber par terre au loin.
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