Lundi 27 août 2007
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Lundi 8 janvier 2007
J’ai quitté Paris ce matin sous la grisaille, l’humeur aussi noire que les nuages de l’aube, le cœur aussi humide que le crachin qui s’infiltrait partout, immensément triste de quitter ma fille,
de l’avoir entendue qui sanglotait à cause de mon absence. Le prix de l’amour se paie avec les tripes, mon ventre de mère ne peut pas résister à l’appel de détresse de ma toute petite… Et, j’ai
beau me raisonner, me dire qu’en un instant, le chagrin sera parti, je connais trop bien la saveur amère de la solitude pour ne penser qu’à mon bien être et considérer que tout est pour le mieux
dans le meilleur des mondes. Non, c’est faux, tout est simplement affaire de compromis, un compromis entre mon désir de retrouver un des plus grands bonheurs de mon travail et celui de rester
auprès du plus grand bonheur de mon existence.
Heureusement, j’ai pu m’asseoir côté hublot, et, dès que l’avion a traversé la grisaille parisienne, je me suis retrouvée caressée par les rayons du soleil qui me regonflaient le moral et me
donnaient chaud à l’âme en même temps qu’au corps. Et, avec la chaleur est revenu l’espoir, celui de renouer avec le plaisir des missions, de la formation, retrouver la passion de mon travail,
cette passion qui m’a donné l’impression de ne pas être là en vain, de faire quelque chose d’un petit peu utile, celle qui donne de l’énergie et me ferait oublier, pour un temps, tout ce qui me
fait brûler trop vite ma force de vie et mon énergie.
J’aurais très bien pu me faire un torticolis dans l’avion, tellement je suis restée scotchée par le paysage qui s’étendait à mes pieds. J’ai fait le voyage sous le charme de la puissance de la
nature et de sa grâce inhérente, je me suis coupée des gens autour de moi, cherchant à m’imprégner de la force des éléments, de la beauté des reliefs escarpés de l’Espagne, de la grâce des
montagnes marocaines, des arabesques poétiques que dessinait un fleuve scintillant sous le soleil de midi, de ce désert découvert il y a dix ans et dont l’empreinte est restée en moi, cent fois
oubliée, refoulée, cent fois retrouvée, intacte, un peu comme ces traces de fleuves que l’on voit depuis l’avion, cours d’eau taris depuis des millénaires mais dont la force d’érosion a laissé
comme une cicatrice dans laquelle ne s’engouffre plus désormais que le sable du désert.
J’ai fait le trajet coupée de mes semblables, peut-être parce qu’en montant dans l’avion, j’ai vu un petit bout d’homme se faire brutaliser verbalement par sa furie de bonne femme ;
peut-être parce que la beauté magique de la nature sous mes pieds était constamment taillée comme au couteau par la main de l’homme, par ses routes, par ses villes et ses usines ; peut-être
seulement parce que j’avais peur de cette Afrique découverte il y a dix ans, certainement changée, probablement plus âpre que ce que mes souvenirs m’en laissaient comme image…
J’ai vu deux trucs vraiment stupéfiants dont je ne connais pas l’explication : au dessus du Maroc, on pouvait voir dans certaines villes rurales (oui, c’est un peu contradictoire, ça
ressemblait à des villes qui auraient été construites autour et au milieu des champs) des cercles parfaits de la taille de quartiers entiers. Je ne sais pas comment une telle prouesse est
faisable ni à quoi ces cercles de verdure (parce que la plupart étaient verts) pouvaient bien servir… L’autre chose ressemblait à des sortes de carrelages réfléchissant le soleil et qui
s’étendaient eux aussi sur les distances incroyables. Qu’est-ce que ça pourrait bien être ? Des cultures sous-serres ? Tout ceci m’a interloquée.
Mais, je ne pouvais pas rester dans ma bulle, il fallait atterrir, affronter les douaniers, la foule, la vie, quoi… Ce qui est bien avec la vie, c’est qu’elle nous choppe toujours là où on ne
l’attend pas. Si j’avais pu imaginer à quel point Dakar ressemblait à Nouakchott, je n’aurais pas eu peur de replonger dans une grande capitale Africaine. J’y ai retrouvé les incroyables
constructions de ces grandes villes africaines où le bidonville côtoie la maison bourgeoise, où l’on trouve côte à côte des maisons en constructions (dont certaines ne seront jamais entièrement
finies et sembleront toujours en chantier), des villas délabrées, certaines aux peintures vives, d’autres écaillées, ou encore avec du fer forgé sur les portes et sur les fenêtres… Des taxis, à
la limite de l’épave, se faufilant au milieu de la foule, des charrettes, des taxis-brousse, la pollution impensable de tous ces moteurs qui crachent leur fumée noire de vieille huile jamais
vidangée, cette poussière collante qui s’insinue partout et donne la gorge sèche… Le bord de la route est stupéfiant pour une chose : on y voit des vautours immenses, perchés en haut des
arbres, aux environs d’une décharge publique, occupés à surveiller le bétail qui traîne constamment sur le bord de la route, des fois que l’un d’eux soit malade ou suffisamment inconscient pour
couper la route à une voiture et se faire écraser par elle. Apocalyptique comme vision…
Le volontaire du projet m’attendait avec le chauffeur du projet pour m’emmener de Dakar à Saint Louis. Je ne parlerai pas boulot, c’est confidentiel (et puis, j’aurai un rapport de mission pour
ça…), je tiens juste à dire que des six heures environ que nous avons passés ensemble dans la voiture ou chez les partenaires du projet, j’ai pu retrouver pourquoi j’aime mon métier. Parce qu’il
est peuplé de quelques passionnés avec lesquels il est facile de parler de tout et de rien (du projet, de soi, de bouffe, de baobabs…), parce que la qualité des projets que l’on mène a une vraie
valeur pour les populations cibles qui sont touchées, parce que j’ai la chance de bosser avec des gens qui ont une âme.
Alors, pour finir, je voudrais avoir une pensée attendrie pour les baobabs, ces arbres étranges qui ont l’air de ne jamais avoir été terminés, qui sont trop gros, dont les feuilles sont trop
rares, qui ont l’air d’handicapés difformes. Aujourd’hui, j’ai été frappée par leur beauté faite d’étrangeté, voire d’une sorte de mocheté harmonieuse. J’ai été confrontée à deux types de beautés
aujourd’hui, celle intemporelle et par conséquent un peu froide de la grandiose mère nature et celle plus fragile, plus délicate que l’on ne voit pas au premier coup d’œil mais qui vous réjouit
l’âme de par son rayonnement intérieur, celle des enfants, des baobabs et des gens qui ont une âme.
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